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Stétié |
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La brûlure des corps
dans la nudité originelle par François Xavier Poésie, terre d'exil Rencontres internationales avec Salah Stétié Montréal, les 5, 6 et 7 novembre 2001
La poésie est la langue de la langue qui préfigure la portée éternelle de la parole indépendante. Elle cherche, toujours, à faire naître en l'homme ce qu'il y a de mieux. La poésie garantie ainsi, en quelque sorte, notre existence en lui offrant une profondeur et un sens que jamais elle n'aurait pu acquérir seule. Le poème piste les lois de l'univers pour nommer l'astre et sauver l'arbre de la folie des hommes.
La poésie n'est donc pas le roman, énoncé facile me direz-vous, mais juste précision qu'il convient, je crois, d'affirmer dans un monde où tout tend de plus en plus à se ressembler, à se copier. La poésie est unique, hors des normes, hors du cadre. Elle est rebelle, fille de joie, insaisissable à la critique littéraire et à toute forme d'approche rationnelle. Et c'est comme ça ! On peut donc affirmer, sans prendre trop de risque, que la poésie a vaincu la parole. En effet, elle n'a jamais été une suite de diphtongues ni de notes, bien au contraire, elle règne, souveraine et libre, sur la nuit des espaces infinis, ce sanctuaire de la vie que nous cache le miroir de notre ego. La poésie est une fille solitaire, elle ne se raconte pas seulement, elle s'écrit aussi. Issue d'une tradition orale la voici peinte, encre noire sur papier blanc, pour dominer, essayer tout du moins, la patine du temps, et tenter de survivre aux aléas des hommes. Salah Stétié nous gratifie de l'unique langue qui s'est affranchit des liens du logos, des canons poétiques traditionnels, et qui s'offre la capacité de transformer le réel. "De cela qui s'écrit je ne sais rien", nous avoue-t-il dans un sourire complice, l'Sil fendu d'un clin ravageur qui traduit toute la gourmandise de notre héraut. Il le reconnaît bien modestement, mais ne nous y trompons pas, il sait toujours ce qu'il fait, ce qu'il désire montrer et ce qu'il souhaite retrancher à nos yeux. Ses textes, son texte, ces mots alignés dans une danse unique sur le fil de la page, dans un rituel qui déconcerte parfois, dérange certains, enchantent surtout, son texte, donc, prend alors plus de force dans cette fameuse reconnaissance d'un certain pouvoir au service du langage pour mieux dévoiler la vérité. Mais quelle vérité ? L'ontologique, la mystique, la cartésienne, la matérielle ... aucune et toutes à la fois, telle est la racine du dire poétique : anthropologique et personnel. Partant du postulat essentiel et non discutable qu'au commencement était le Verbe, et le Verbe étant action, l'amour règne sur le seul monde qui soit, le monde primordial des formes de l'inconscient, la névrose du monde unique, cet éden promis et illusoire. Mais de quel amour parlons-nous ? Ne risquons-nous pas d'aller vers l'interdit, de transgresser la forme noble du discours amoureux, d'aller au-delà des formes - physiques - et d'établir un lien entre l'énoncé et le parcouru ? D'amour à trop aimer, il n'y aurait qu'un pas, ce léger fil d'or que le funambule parcours sans oser se l'avouer, pour tomber dans les bras du Malin. Or Salah Stétié aime à se jouer de ces diablotins qui nous tirent par les pieds à chaque instant pour nous tenter vers des chemins épars et ombragés. Il s'adonne alors au savant jeu du cache-cache de la transgression et parle de l'amour premier, maternel, comme d'un grand amour, d'une passion. Bravant l'interdit du corps nié de la mère, cette « femme fermée », il avoue son rêve de régression porteur d'angoisse mortifère, celui de l'union sacrée. La consommation de l'acte est confirmée, dépeint dans la violence sacralisé du mythe Sdipien, mais avec le pardon du sommeil, l'assentiment du père - qui concède la filiation - qui transmue le fils en poète, permettant ainsi à Salah Stétié d'ouvrir la porte de la création. Ce n'est donc pas par hasard si l'on trouve cet aveu dans le premier grand recueil publié, L'eau froide gardée, en 1973. De cet amour maternel naîtra l'amour des femmes et de leurs corps, de toutes ... celle(s) qui de nul corps Ses fortes mains tendues de doigts déserts Ses grands genoux s'ouvrant La statue de sa peau ombre une roue de pierre1 Salah Stétié sera pour notre plus grand plaisir le voyeur de nos amours impossibles, le lecteur du regard interdit qui dépeint la joie d'un orteil, le rire d'un genou, le pli d'une épaule dénudée au détour d'un voile de satin imprimé. L'unique est en poésie un signe noble perché au sommet de l'art de la narration. Cet unique - cette image, ce silence - rassemble en un mot la totalité du sens, vertu absolue face à la vague déferlante de la prosodie. La poésie ne pourrait être qu'une phrase, qu'un seul mot même, un unique son. Sa grâce est pesanteur invisible qui chante à nos oreilles, le temps n'a plus cours, l'insoutenable légèreté de nous-mêmes enfin recouvrée. Ainsi l'homme a-t-il besoin de poésie pour vivre au même titre qu'il a besoin d'eau et de pain. Le poète est donc l'homme par qui la vie se transmet, l'amour naît, la mort s'affronte. Le poète est l'unique, le seul, qui parle et qui ose, enfin, pourfendre l'abîme de silence "hypocrite" qui nous sépare les uns des autres. Ecoutons-le. Apprenons à entendre sa voix qui nous traverse comme une épée et ouvrons-lui notre âme dans l'élan qui est le sien en vue d'être sauvée. Salah Stétié est de ces poètes majeurs qu'il convient d'entendre, d'écouter, de deviner pour essayer de comprendre l'autre côté brûlé du monde. Sa poésie est complexe et multiple, issue d'une richesse intérieure acquise par l'exil multilatéral de cet Oriental profondément ancré dans l'Occident, de cet Occidental apprivoisé par nous mais demeuré fortement enraciné dans les traditions et la culture de sa terre natale. Cette ambivalence marquée, cultivée avec passion et projetée dans l'espace de la langue française offre certaines des plus belles pages de la poésie contemporaine. Il est indéniable qu'il y a chez Salah Stétié un impératif besoin de donner et de partager. Il y a aussi chez lui cette aptitude à suggérer l'invisible, à dépeindre le secret des êtres et l'intimité des choses, à retenir dans la violence de sa langue, ces instants perdus où l'homme est nu face à sa vérité, où le guerrier devient fragile devant la porte de la pureté recouvrée. Mais aussi parce que l'attrait de l'interdit, la passion du défendu restera toujours terra incognita, Salah Stétié s'est voulu fidèle à ces pairs, fidèle à cet Orient de beauté et de plaisirs, de sources et de fruits. Il est parti explorer l'impossible magie, comme pour nous confirmer qu'avant, bien avant la création de l'enfer, le paradis c'était son pays, le Liban : J'aimais, de l'air de cette patrie, le partage entre la terre et la mer, l'âcre parfum de chèvre fiancé non pas subtilement, mais rustiquement, ou mieux : antiquement, à cette invisible vague cruellement alguée issue des remous de la très physique mer. Ô pays sous les pommes et les pêches et les raisins et le charbon dans l'Sil de tes femmes, en instance d'étincelle ! Vos yeux, filles de cet ici-là, provocateurs comme des seins sous le lin apparus, vos yeux, eux aussi, de chèvre et de sel ... 2 Aussi voit-on que l'Sil est là, le regard appuyé sur l'autel obscur où se dévoilent les charmes insondables des jeux de l'amour et de la séduction. Pour vaincre le tabou, pour relever les yeux vers la beauté et le songe de l'impérieux désir, demeure le langage poétique. Et pour ouvrir les portes de l'imaginaire et recréer les fêtes du plaisir, il y a l'Orient et sa culture unique, sa fascination de la beauté concrète, son appétit d'absolu et de pureté infinie. La sagesse de l'Orient est aussi la philosophie du plaisir, plaisir sollicité habilement afin que l'esprit et le corps ne fassent plus qu'un : la Janna - le paradis terrestre, l'Eden d'Orient - est un mythe qui gouverne les hommes d'Orient jusqu'aux limites de l'irrationnel ... D'Avicenne à Averroès, d'Ibn Arabi à Djelâl-Eddine Roumi, l'Orient a compté quelques hérauts qui ont Suvré à libérer notre esprit en lui donnant pour contre-épreuve la garantie du corps, et, pour certains, le corps c'est aussi le corps des mots, autrement dit la poésie. Je dis qu'il est un homme, de nos contemporains, qui perpétue admirablement, et en langue française, cette tradition du corps-poème qui fît la gloire de la Mu'allaqa : c'est Salah Stétié. Si j'apporte ici ma voix, c'est pour témoigner de la gratitude que je dois à Salah Stétié : ne m'a-t-il pas donné l'inaliénable : la clef de la fenêtre des temps ? Et depuis que je l'ai lu j'ai osé, dirai-je, j'ai accouplé mon temps au sien. Car lire Salah Stétié c'est mourir un peu à soi-même, c'est partir ailleurs et c'est vivre autrement. Lire Salah, c'est supporter l'inhabituel, c'est brûler d'eau froide, c'est voler sous le sable. Je ne suis pas un mystique mais j'ai traversé le miroir grâce aux vers de Salah pour ne revenir que partiellement parmi vous. C'est en prêtant l'oreille au chant secret de ses textes que je crois comprendre l'un des sens de l'existence qui, outre cette finalité absurde qu'est la mort, nous autorise aussi l'accès au plus concret des choses - et quoi de plus concret pour l'amant que le corps aimé ? Je crois que nous avons surtout le devoir de chercher à capter, ne fût-ce que dans la langue (c'est déjà une immense conquête), le moindre petit espace de plaisir. Ainsi le poète jubile-t-il - au sens mystique du terme - devant Le corps, son corps de femme Nue dans l'éclat de sel De son désir, ses mains brûlées sur l'homme3 L'amante devient, grâce à lui, cette Etoile d'air en dégagement diaphane4 Et, ajoute-t-il dans la même strophe : Nos yeux une première fois l ont vue Avec son corps d'écaille et de substance Ses hanches claires de musique et longues Sous les décombres de l'esprit, comme une lyre5 L'appel de la poésie provient du cri du cSur, de ce besoin de présence dans ce monde en ébullition où l'individu est seul, sans réponse à ses attentes. L'homme est faible, en définitive, il souffre, il a peur. Il se retourne alors vers l'origine du monde pour essayer de conjurer cet effroi qui, curieusement aussi le fascine. Peur et fascination semblent faire bon ménage comme douleur et plaisir, et notre humain lambda cherchera son ombre portée dans la présence de l'autre, dans ce corps caché, projeté puis offert. Se dessine alors l'ombre couchée de ce corps, l'essence de sa peau, cuisses obscures, tièdes et marines, qui ouvrent sur le port enclavé. A la barre du Grand Ruvre, le poète distingue la finalité, le but de sa traversée. Elle - qui « elle » ? - sera à lui, autrement, poétiquement : Elle sera captive du long siècle Où nous vivons avec nos filles naturées Aimant - folie - leurs sexes d'herbes longues.6 Avec ce corps mis en avant Salah Stétié met en lumière les maux du monde, de la vie brisée qu'il faut sans tarder reconstruire. Le corps poétique projeté dans les limbes stétiennes est souvent blessé, souffrant. L'univers ainsi montré au visiteur est peuplé de souffrances. Les êtres, ces habitants du poème qui flottent entre les pieds au rythme des vers dans un jeu unique d'allitérations de consonnes fricatives, sont porteurs de blessures, tous subissent dans leur chair les afflictions du poète. Ce monde qui s'ébat dans la blessure, parmi une infinie liste de figures (coupure, incision, déchirement, fracture ...) ne tendrait-il point à parler de séparation, de division ? Salah Stétié a mal de la non-communication des hommes, tapis derrière les tabous et les doctrines. Et l'on comprend dès lors qu'Elle - la poésie - et celles qui l'animent ne sont, dans la lecture du désir, qu'une seule phrase (ou phase) d'eau et de feu. Au petit matin, celui qui parle s'interrogera timidement et non sans une certaine angoisse : Oui, l'ai-je aimée, quand nos deux corps vivants dégorgeaient d'excès de sel cette eau précieuse qu'ils fabriquaient avec mystère, en d'obscures et rayonnantes chimies, privées, à notre savoir, d'alambics ?7 La femme mystérieuse est là mais absente, l'on ressent sa présence constante mais fracturée, la femme, lisse comme un désert, qui est traversée sexuellement comme un torrent du désir ... Ecoutons Salah Stétié nous parler d'elle (des propos extraits d'un entretien qu'il nous accorda lors de la réalisation du film La rose et le jasmin produit par l'Institut pour la Coopération Audiovisuelle Francophone) : "La femme est, dès l'enfance, quelqu'un qui me troublait beaucoup ; cette image en face de moi et si différente de moi m'a posé la première énigme que j'ai du affronter, par la suite j'ai pensé que la valeur la plus haute de l'existence de l'homme, de sa projection, de sa présence au monde, c'était probablement l'amour ; et le chemin vers l'amour passe nécessairement par le désir ; le désir, contrairement à ce qu'en disent les spiritualités collectives, n'est pas à mon sens une faute, le désir est un cheminement, et souvent, c'est un cheminement en forme d'éclair ; et ce qui peut se passer à travers le désir, dans la rencontre d'une femme, et dans la rencontre de l'amour, est un peu ce qui se passe quand un homme écrit un poème." Salah Stétié est ainsi - à mes yeux - un homme habité par le désir, porté par cette force, il se consume. Pour qu'il y ait Grand Ruvre, il faut qu'il y ait illumination, désir donc, mais aussi quête infinie et vaine au-delà du pays clair-obscur : c'est cette irréalité espérée qui brûle la normalité narrative dans un grand feu de joie physique. C'est le désir - brutal - qui conduit la troupe des mots, leur armée essentielle. Un exemple, entre dix, entre cent autres possibles ? Femme d'icône elle efface l'icône Et dans sa tête il n'y a plus d'image Mais seulement mais seulement il y a La nudité immense de la neige Et la voici, d'être nue, plus noire et grande Et la plus nue est aussi la plus vive Dans le miroir où brille un peu sa honte Les beaux raisins de ses cheveux brûlent sa hanche Et sa blessure dans le miroir est crue Son corps étant contre le feu un arbre Arbre d'un arbre au désert colombes Et notre enfance étant l'enfance de ses bras Sous bien d'azur un peu de lilas sombre Pour que chante enfin la contrée du goudron.8 Maintenant, engageons-nous plus loin sur les chemins si nus de l'absolu désir. Osons lire ouvertement les images qui nous fouettent alors que les mots dansent pour leur compte. Puisons l'odeur purificatrice de l'eau dans les magnifiques tableaux que nous offre Salah Stétié : (Le) lustre de la pluie sur l'héritage Le corps d'avec le corps se déliant Vers l'autre corps se déliant criant - Criant son cri en ce jardin criant Par noir éclat des lignes d'une jambe Du corps d'avec le corps se déliant Triangle étant brûlure dans l'esprit En deux lignes d'impureté : ô nuageuse Etant du lustre la brûlure dans l'esprit.9 Le contour féminin est cassé par la langue. Le dessin est plus vif, plus précis : c'est d'érotisme qu'il sera question, qu'on le comprenne bien, la figure emblématique de la femme, combattue, chassée de la stricte représentation liminaire, sera déshabillée, mise à nue bien loin de la chasteté orientale, pour nous montrer, enfin, ce sein qui embrasse les passions et fait tourner la tête des hommes. Il y aura conflit, tiraillement, entre celui qui soumet son désir au nom de la loi, et celui qui le magnifie au nom de la vie. Le sexe alors idéalisé, glorifié ? Du tout, il s'agit ici d'évocation, de rêverie, d'érotisme et même parfois d'acte physique, notons-le, mais il ne s'agit point d'une action calculée, d'une provocation ou d'un postulat ; le sexe, oui, mais comme la résultante d'un parcours, d'une approche langoureuse d'un amour impossible enfin conquis, le sexe comme une délivrance mais aussi cette souffrance de la première fois, cette perle qu'il faut aller chercher dans la soudaine pluie d'une larme. D'un amour, d'un désir découle une fusion des corps, une lecture amère et douce d'un chemin qui mène à la jouissance, Salah Stétié le reconnaît, et même si la passion physique peut à chaque instant vous surprendre, il y a encore mille autres moments porteurs d'instants non sexuel où l'érotisme est présent. Il convient de savoir appréhender les corps mais pas seulement. "Oui, l'ai-je aimée, quand nos deux corps vivants dégorgeaient d'excès de sel cette eau précieuse qu'ils fabriquaient avec mystère ..." laisse-t-il glisser du bout de ses doigts sur la feuille blanche. On ressent le plaisir mais on lit aussi la frustration de n'avoir su, de n'avoir pu, saisir et conserver au fin fond de soi, dans un petit creux du cSur, cette parcelle d'humanité, l'instant essentiel de l'acte, cette "main mise sur cela". Est-ce cela qui crée cette violence fulgurante qui domine et trouble le lecteur ? Brûle le désir mais aussi la neige comme si la rencontre impossible ne pouvait avoir lieu que couchée sur le papier : Cette femme en son obscur visage Aux tables de la neige Ses longs violons brûlés jusqu'aux racines Tout cela qu'elle regarde Serrant le nom du jour entre ses jambes Et le ruissellement de l'innomé Le désir autour d'elle Ô dents ô vieillissantes Qui doucement luisaient dans le terrible Tout cela qu'elle regarde Au point inimagé de l'esprit dans le jour Ses mains ses mille mains et leurs phalanges Distraites et sûres, sur le sexe noir de l'homme Lui est dehors il chasse la lune et les loups [il mange de la viande Elle a entre les jambes un haillon rouge Un baiser rouge et rouge Elle est dehors aussi elle est dedans La lampe de cela qu'elle est la mange Anthropophage ô dévorant le non-physique Son visage est de verre très fin quand il explose10 Cette violence ouvre un champ sémantique qui évoque la guerre, image subliminale que le poète n'a peut-être pas tout de suite voulue associée à son travail mais que les critiques et les analystes ont relevée, traçant un parallèle entre les actes sanguinaires perpétrés à Beyrouth et les textes de Salah Stétié, marquant alors les poèmes de certaines blessures qu'il n'est pas toujours aisé de narrer dans un salon littéraire. Car l'imaginaire du poète, son inconscient marqué au fer rouge de la barbarie qui se déroule sous ses yeux dans une guerre civile qui broie les enfants du pays du cèdre, nourri de figures fétiches, exprime aussi des concepts plus concrets qui permettent des associations insolites mais aussi équivoques : de lampe, rose, neige on se retrouve sous la menace d'une épée brandie hors de son fourreau, d'un arc tendu pointant la flèche à la pointe d'acier, du fleuve bouillonnant qui gronde sa colère ... L'érotisme de Stétié n'a rien de léger ni de tendre, le corps est mis en pièces par l'amour comme il le serait dans un combat, on est proche de la cruauté qui, voisine de la douceur, la couvre d'un amour tragique. Le sexe de la femme est plaie, il saigne : profanée la douceur unique du port convoité. De ce qui ne devrait être que miel, s'inscrit l'ortie, ce témoin récurrent dans toute l'Suvre de Salah Stétié du drame personnel d'un épisode de son enfance : le viol de la fillette. De cette représentation s'envole l'évocation onirique du fantasme érotique très puissant où s'exorcise le désir angoissé d'être le bourreau : L'orage et sa pensée fleurie d'orage - Fillette à la vue emportée, lampe Ambiguë dans son corps puis détruite Tout ce tumulte de ses cheveux fin à l'aube Le sexe ouvert comme une larme vierge Inexorable est la lointaine palme des nuages Sur la fillette à la main froidie d'orties Sa mort dans ce pays brouillé et rouge A cause de l'ange du sang sur elle Qui fait briller son sein11 L'évocation de la défloration subroge, d'une manière distancée et amoindrit, le viol, cette forme basse de l'irrémédiable. Ambivalence du désir d'être homme, ce mâle viril qui parfois ne se contrôle plus, ou mal, mais aussi de la femme, à la fois victime, de la violence du désir qu'elle provoque chez l'homme, et castratrice dans son rôle de séductrice. De la fusion des corps, le poète assure que c'est l'âme, aussi bien qui s'en trouve transformée. L'acte impur aurait-il donc quelque chance à transcender métaphoriquement l'écurie ? L'esprit est bien au-dessus des contingences proprement physiques, brament les censeurs bien-pensants, les pourfendeurs de la transgression. Mais ont-ils raison ? Ont-ils seulement le droit de réduire, comme ils le font, l'alchimie magnifique ? J'ose penser que non. Et j'ose croire que je ne suis pas le seul ... Laissons nos rêves nous porter vers Ce sein très pur au soleil accroché (Qui) sera l'agneau de feu des montagnes Corbeau de feu criant Si dure épée dans la corbeille des montagnes Hautes brûlant comme un rameau de neige L'amoureux été devenu songe Sous le très noir couteau de tout ce vent12 Oui, la femme est souveraine ! Et tant pis si l'aimer, la vénérer, l'admirer, la choyer, la prendre, l'emporter et l'offrir aux nuages est péché. Tant pis ! Je serai, en complicité avec Salah Stétié, ce pécheur-là. L'image de cette femme, de cette ardente muse, hante les écrits de Salah Stétié, poèmes et prose, dont Lecture d'une femme est le point névralgique autour duquel a cristallisé une grande partie de l'Suvre. Cela mérite donc que je m'y arrête quelques instants. Cet ouvrage est l'un des plus remarquables hommages jamais écrits en l'honneur de la femme, dans un subtil mélange de charme et d'effroi, de stupeur et d'hésitation, de réserve et de ressource. Nue, dépouillée pour mieux disparaître, cette messagère de poésie porte haut la couronne érotique, la chimère mystique du corps. Provocateur, le corps désirant est ce lien. C'est René Char qui note - aphorisme souvent repris par Stétié - : "Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir." Partant sur les traces de Julien Gracq ou d'André Breton, Salah Stétié nous tisse un roman poétique, un récit lyrique, le voilà nommé, et tant pis, je prends le risque, même s'il est toujours impossible de définir dans sa totalité le concept d'un texte, encore plus s'il tend vers le merveilleux, mais j'aime à penser que ce discours là, justement, est proche des mondes fantastiques des surréalistes. Oui, il faut se risquer pour aller plus loin, non pas à donner une définition, mais à aller chercher derrière l'ombre de l'image reflétée par le fameux miroir, ce qui pourrait bien s'y blottir dans l'attente de notre venue. Cela m'est d'autant plus plaisant à démontrer que cette Suvre n'est que questions : difficulté d'être, ce qui est vrai n'a pas l'air de ce qui n'est pas faux, la mort dans la vie et la vie en mort, etc. Salah Stétié joue de l'ellipse comme d'autre du violon, avec gouaille et virtuosité. Ne gâchons pas notre bonheur, lisons, buvons, communions avec le grand amour : IV Héléna, marchant de ses jambes déjà chaudes sur le trottoir d'avant l'arrosage municipal, met, dans tout cela, sa note rouge. Car, en signe de deuil, elle a choisi d'être rouge - et quel deuil plus visible ? Elle va, forte d'un hasard. Sa pâleur, décidée. Il y a, qui le long de ses pas roule, un fleuve, à l'eau verte et grave, qu'elle voit. Le fleuve entraîne et déchire des images : certaines, plus longuement, flambent et brillent, avant de disparaître.13 Ce déjà mort - et néanmoins témoin - qui narre cette lecture nous délivre une angoisse qui, à chaque page tournée, lue avec gourmandise, noue le vertige qui nous hypnotise dans un tourbillon, dans une spirale silencieuse et humide qui ouvre le passage vers une autre dimension. Celle, précisément, de l'apocalypse fragmentée, de l'espace exorbité, du temps éclaté d'un autre temps où se décompte, dans un inventaire à la Prévert, le lin et le chanvre, le fil, la soie, l'acier et le bronze, le bois et le marbre, pour créer une osmose de matière qui éclatera dans une mouvance extraordinaire. II De là où désormais me voici, je peux observer le calme et l'agitation de plusieurs. Je le ferai plus tard, à loisir, étant aujourd'hui affronté à certaine difficulté de non-être. La mort est une habitude comme une autre, encore faut-il la prendre. Une habitude à prendre, une respiration à trouver. Pour l'instant, je ne respire pas : j'émerge.14 Il apparaît alors que tout est merveilleux, du moment que l'on sait y regarder de plus près : couper, effilocher, ramasser, contenir, plier, coudre, déchirer, ne seraient point que de simples verbes mais l'éblouissement d'une action, un geste d'amour. Reste l'eau, sans eau, ce feu gardé, froid de sa brûlure, dont le narrateur émerge dans un orage de bronze étincelant. L'espace est ailleurs, parti visiter d'autres esprits par la bonde de la fameuse spirale, s'étirer dans l'atroce cri silencieux de l'ambiguë mort, présente mais si éloignée aussi puisqu'il n'est question que d'amour. IV J'émergeais, ruisselant (il n'y avait pas d'eau). Il me fallait prendre mes quartiers d'éternité. Verrai-je Dieu ? 15 C'est donc l'amour qui hante la divine Héléna sous la forme d'une rémanence épistolaire qui habille ses rêves pour l'entraîner vers les cercles de son amant parti ailleurs. La mort n'est pas d'ici, et pourtant, elle est en nous dès le premier jour. Mystérieux narrateur, vraiment, qui se joue de lui-même et de Dieu, merveilleux amoureux qui nous dresse le tableau d'une Joconde au destin d'Eve, d'une enfant aux parfums délicats de femme, déjà, toujours. XIV "Je rêve, par commodité, à la Joconde. Je veille à la déshabiller comme - ô irrévérence ! - l'oignon de possibilités successives. En un premier temps, ce qu'on lui retirera, c'est le corps le plus humblement physique, cette toile tendue sur ce châssis, le support. En un second moment de ce premier temps, qui s'écarte à peine du précédent (s'en écarte-t-il même ?), il y a des poudres colorées qui ont servi à la confection matérielle de la jeune femme, cette huile,ces autres ingrédients dont l'auteur a su garder le secret."17 Ce voyeur impénitent, ce - déjà ? - mort insolent qui hante les pensées et les humeurs d'Héléna joue, plus que les indiscrets, il flirte avec l'élan du traître qui nie tout jusqu'au dernier soir, avant de tout dire, et même un peu plus. VI Elle est, plus petite fille encore, dans ce jardin d'enfance où, laissée sous un arbre qu'ébouriffe, et ses premiers nids, la très jeune nuit, brusquement la voici prise de panique parce que, là-bas, une fenêtre s'est allumée et que se matérialise à ses yeux la distance entre le moins sûr et le sûr. 18 L'image, la trace laissée, même éphémère, sur la route d'un destin, fascine Salah Stétié au point de le pousser dans une recherche esthétique qui rappelle les constructions cabalistiques. Adonis, le jumeau libanais arabisant, a dit que "le corps de la femme est évangile écrit", phrase que Stétié aime à citer, tout en rappelant le sens de Qu'ran, d'où découle Coran, et qui signifie lecture : cela donne un sens tout particulier, lorsque l'on a bien assimilé la musique de la langue, au titre, "Coran d'une femme" alors, avec cette petite note legato, en cadeau, d'une femme dont le corps est un évangile écrit. VII L'apparition d'Héléna rompt donc en lui un monde de pensées, plus couvert encore que d'ordinaire d'un fabuleux nuage d'incertitude. (...) Son cSur se prend et s'étrangle à des lacets, tandis qu'il suit du regard les doigts de la jeune femme dégageant l'un après l'autre les boutons du bustier puis, d'un mouvement plus vif que la foudre dérobant la soie rouge : éclatent alors, dans le demi-jour, en lumière muette, deux seins.19 Héléna est une icône, une muse, la gazelle que le chasseur ira débusquer pour la pourfendre d'un juste mot, et la relâcher à l'aube, pour la traquer à nouveau la nuit suivante, et ainsi de suite, dans l'éclosion des corps. XVIII Sous la robe, je prévoyais le corps mal dégagé d'une brume, le corps de douce et chaude splendeur avec, ici et là, le peu de laine. Arbre du corps dans le matin du monde avec les tendres nids et l'oiseau effaré d'être. On dit : la fourche - où l'on devrait dire la branche, l'embranchement. Plus tard, des heures entières, je disposerai ma tête, soigneusement, là où la femme, avant de rejoindre de ses jambes la terre, devient double. 20 Cette voix unique, essentielle, première, est la voix des grandes profondeurs, la voix du mystère qui nous plonge derrière notre moi sensuel pour nous ouvrir la porte du merveilleux. Le rêve que l'auteur nous invite à partager, l'écriture qu'il nous offre, qu'il peint sur une réalité de hasard, cette mise en abîme supportant la conquête du monde, recompose l'écriture dans une réduction volontaire de l'histoire pour s'engager dans l'activité imaginaire, dans la spéculation amoureuse en nous prenant, nous lecteur, à témoin, pris dans l'enclave de l'esthétisme. XVIII (...) Ma tête à ce point de naissance, et le parfum profond dans la palpitation de mes narines, je rêvais : j'assistais à la longue montée d'un bel orage, et toutes les odeurs bientôt seraient libres.21 Cette Héléna, qui est elle ? Une troyenne, une muse tout droit venue des vers de Ronsard ou d'Edgar Poe ? Ou une musicienne à la crinière de feu qui chante Faust ? Toutes à la fois et aucune, certainement, Héléna est unique ... Elle est belle, incroyablement belle, affreusement belle dans son rôle de déesse. XIV (...) Elle cesse de s'appartenir ; elle cesse de m'appartenir. Elle est ce sourire divinement diabolique et ces yeux finement bridés, d'infinie étrangère, sous le front lisse et les cheveux impurement sages : elle est définitivement la victime consentante de sa verticalité, sSur isolée et parallèle de bien d'autres qui sont d'ici et d'ailleurs ... 22 Je surprends chez Salah Stétié une gène, une force difficile à contenir, une poussée qui martèle sans cesse, au creux du cSur, que le désir est une faute, alors qu'il n'en est rien, bien au contraire, le désir est amour, loin des cris d'orfraies des censeurs de tous horizons. Ce désir, point névralgique, culminant, épicentre de ce texte, le désir, le poumon de l'amour sans qui rien n'aurait de consistance. Faisons l'amour comme l'on prie, faisons l'amour pour partir ailleurs : XV Je savais qu'il l'avait "éveillée". L'homme de l'éveil est assurément celui qui, sur une femme, laisse la plus profonde marque. Endormie dans l'amande de son enfance, la jeune fille pourrait demeurer là pour l'éternité si ne survenait le cueilleur aux doigts longs et aux dents fermes devant qui l'amande s'ouvre et se livre, gourmande de sa gourmandise, convoitante d'être par lui convoitée, et la denture que le désir amuse redoutablement s'imprime dans la blancheur fragile et résistante, amande et fille confondues dans l'amer tendre parfum d'une fois sans jamais plus. Ceux qui viendront plus tard seront toujours, de cet homme-là, par de compliqués détours, les tributaires. 23 Héléna serait absente à l'amour car attaché par un fil invisible au premier homme, toujours liée à lui, d'une quelconque façon, toujours éprise d'une autre manière, troublant ainsi les jeux du désir et du plaisir. XV C'est à l'instant qu'elle descendait d'un tramway, que j'avais vu Héléna pour la première fois. Nous nous sommes regardés, comme deux épées s'entrechoquent, et j'ai laissé fuir l'autre tramway que je m'apprêtais à prendre. Nous avons marché longtemps sans parler dans l'absurde crépuscule. A minuit, je le déshabillais dans un hôtel aveugle et nous avons écouté pendant des heures bruire autour de nous, après le jeu, des mélancolies d'écume marine. 24 Héléna parvient à s'exprimer : elle est perdue dans les décomptes, dans les ombres de ces quelques hommes qui ont traversé sa vie ; elle est perdue dans son amour, attaché à leurs égards mais insensible à leurs caresses ; elle se querelle au lieu de se laisser aimer ; elle apostrophe l'univers pour se décharger du trop plein de culpabilité que le plaisir la contraint à subir. Mais elle sait aussi qu'elle en est réduite à n'être qu'un sexe, un corps désiré, une obsession dévorante. Elle est un séductrice, elle affiche ses atours : jambes longues et galbées, cuisses exquises aux secrets bien gardés, ventre fleuri et chaud du soleil de midi, et cette cicatrice de l'aube, cette chair rose défendue par des épines : XXIV (...) Donc fente je suis, à l'arrachement de tissus, au-delà de brûlants buissons solaires, fente et vertige au milieu des épines, vivantes épines, écrasées roses vives. 25 Elle se laisse donc glisser sur la douce pente des hommes, pour que XXVI (...) [l]'amant [aime] d'amour sourcilleux et savant ce corps plus nu lui aussi que jamais il ne le fut, débarrassé maintenant de ses anciens apprentissages tombés autour de lui comme lassitudes vestimentaires. 26 Sirène, c'est elle qui succombe à leurs appels, c'est elle qui, finalement, se donne, s'offre des excès, se libère de la tutelle des mâles pour essayer de vivre un peu sa fraîcheur de femme : XXVI (...) Fraîcheur d'Héléna au centre, oublieux diamant froid au cou joli de la dormeuse. Car, pendant qu'on la prenait, pendant que vitupérait l'incendie en cette excessive colère du sang, elle n'était plus là ; elle n'y était pas, l'endormie-en-ses-cheveux. [...] Cet élément complémentaire n'était pas l'amour, mais bien plutôt le mystérieux consentement d'Héléna au silence, sa coïncidence avec l'absolu de vivre, qui ne se dit pas en mots. 27 Héléna serait alors ailleurs ? peut-être pour se soustraire à la destruction qu'induit l'adoration de son amant, car cela sous-entend de devoir être brisée, toute dépendance conduisant à une fin tragique. Femme fatale, poupée et idole, Héléna cherche à préserver sa dignité dans une splendeur de nudité dévoilée et soustraite, violente et offerte. Idolâtrée, elle n'en articule pas moins une fascination de femelle devant le cri de la mort qu'incarne son amant ; et pour oublier cette ambivalence sexuée, sexuelle, cette vapeur d'eau marine au sel de son corps réclamant toujours plus, elle ferme les yeux dans un long sourire immobile d'invisibilité jouissante. Héléna est une femme fantastique à l'image de toutes les femmes, pour peu que l'on prenne le temps de s'y arrêter, de regarder, d'écouter. Il n'y a pas de femme à posséder mais des êtres à révéler. La femme est la passerelle de l'homme vers son destin, détruite elle renaît plus belle, plus mystérieuse, mais avec quelle souffrance ! Salah Stétié avoue bien humblement que, pour lui, sans la femme il n'y aurait pas de poésie, et sans la poésie point de salut. Or il écrit pour le salut. On voit bien, alors, la place prépondérante qu'occupe la femme dans la vie et dans l'Suvre de notre poète. L'écriture n'est que par l'absence de cette femme sacralisée, invisible mais tellement présente. L'écriture crée l'absence dans le meurtre de l'idéal perdu, cette femme, objet trouble d'une clarté impur, d'un désir impossible auquel il faut succomber pour briser l'étau. Cette écriture de la femme, ce jeu transitionnel, ambivalent miroir de l'absent présent, du présent déjà absent, façonne la déesse en poupée en en icône, dans un double langage délimité par l'abîme de la lointaine épreuve du temps, cette distance toujours repoussée mais jamais vaincue. Un charme soufflé par une bouche féminine bouscule plus de montagnes qu'un long discours sans désir. Héléna est donc une femme fantastique, disais-je, car elle symbolise le duel éternel du rouge et du noir, du sang et de l'après, de la blessure vive et lumineuse et de la mort miroir de l'Etre. Elle possède, dans une alchimie toute savante, les caractères du sacré : énigmatique et tourbillonnante, légère et soumise, révolté et aimante. Elle pourrait n'être que la muse d'un peintre fou, elle est l'amant d'un écrivain sublime qui, à force de morsures, sublime, justement, le corps, cisèle la plastique, dessine le caractère, explique l'impossible incertitude de la raison vacillante. Tourbillon mystique, Héléna est la femme d'un seul amour, d'une seule vie, d'une seule lecture : divine, elle a épousé les montagnes pour être plus près du cosmos. De l'érotisme à la poésie il n'y a qu'un pas - que l'obsession coupable voudrait bien soustraire aux règles intenses du rêve. Mais un pas est malgré tout un pas. Avant il y avait le songe et désormais il y a le désir. Les allusions, les incitations, les signes. La poésie est seule. Nue, elle hante la nuit de l'homme, lune imposée pour éclairer quelque part une once de beauté. L'important est que la poésie échappe à l'attraction d'un présent qui se dissout rapidement. Les signes, les personnages historiques transposent le texte dans un autre temps, dans un passé qui lui évite d'être immédiat. Puis tout naturellement vient l'union du moi et du corps et le feu se propage. Tout est à sa place, tout s'accomplit dans la pure incantation du plus pur des verbes. Le bienheureux lecteur, mystiquement érotisé, regarde Plus bas la courbe de l'épaule et les deux seins Allant au monde et doux d'être sans mère Avec le drapeau d'une paix avant la guerre Et le buisson de Dieu, tables ardentes Plus bas le pain des cuisses pour les anges Et leur faim pure. Et l'armée des orteils Qui vont au mal. L'épée qui la divise : Ce tourbillon d'herbe et de sang.28 Et puisqu'un dieu parmi les dieux nous a donné un corps, nous avons le devoir de le caresser, de l'embrasser et de le chanter. Erotisme et sexualité brûlent dans toute l'Suvre de Salah Stétié pour nourrir l'imaginaire de figures fétiches, de figures irradiantes. Le poème dès lors monte comme une véritable prière : Dévotion à celle De nul corps tournoyant Les mains pâles et sûres Aigüe Donnant un sein Aux arbres et aux bêtes Et qui dressée au seuil Attend d'une fatigue Le début de la cendre D'un couteau Elle coupe Le fruit - jusqu'à la mer.29 Si Salah Stétié a choisi la poésie, cette musique plus proche du corps que nulle autre, c'est à défaut de pouvoir inventer autre chose, dans la mesure où, hélas ! - c'est l'une de nos infirmités -, "la pensée doit passer par les mots pour retourner à la pensée" (Schiller). Inversé dans sa propre clarté obscure, l'Sil du poète n'en est que plus attisé par les visions qui le hantent : Femmes de fruits dans la lumière droite Le cerf qui vous respire Voici qu'il est en limpidité l'agneau Au sommet des montagnes Avec ses jambes filles Ses jambes de blessure à peine filles Par l'inversion du feu parfois colombes Eparpillant leur gorge Eparpillant la perle de leur gorge Femmes de fruits avec vos conques filles Et dans vos doigts comme une odeur de menthe Corbeaux de vos seins purs C'est de nouveau c'est de nouveau l'été de neige Le chagrin froid des raisins nus.30 La parole amorce la fuite du temps mais instaure aussi le passage vers l'éternité. La poésie ne peut vivre qu'à travers les mots auxquels elle donne vie. La poésie de Salah Stétié recèle divers niveaux du moi, comme si elle devait forcer son auteur à se découvrir - enfin - et à tomber les masques, mais il se pose encore et encore cette fameuse question : par où commencer ? Et une fois parti, les vers démontrent leur force. Ou encore, celles-ci : Des femmes sont entrées avec des fruits Sous l'arche d'une mémoire consumée Par elles je m'adossai au vin de l'oubli Jusqu'à la nuit où tout redevint grappe Alors j'ai dit son nom à la voix de la terre Parce qu'un fleuve était ce fleuve Dans l'esprit.31 Le langage de la poésie, antérieur à tout autre, est celui du cSur, de la grande sagesse, de l'approche mystique du monde. Nous vivons un temps d'interpénétration des cultures et des langues qui permet à la poésie d'être universelle. L'écriture dans une langue donnée est devenue un détail annexe de la capacité à saisir l'esprit de notre siècle, et même la multiplicité des temps au sein d'un même siècle. Le poète se doit de rechercher cette langue antérieur s'il veut saisir le vif argent de l'existence qui brille et rebondit sur l'éther du temps. Alors moi aussi, j'accepte de me laisser prendre par la main, et conduire. L'autel de la mort est ainsi fait qu'il a plus fière allure quand il se trouve éclairé du regard d'une femme aimée, ne trouvez-vous pas ? : Quand l'attente menace Dans la chambre du seul l'éclat des seuils Ce qui vient sera gouverné.32 J'ai pu assister à certaines discussions que Salah Stétié eut avec les auteurs d'un livre d'entretiens, Sauf erreur, dont j'ai retenu certains passages que notre poète livra avec une once de malice dans les yeux, un sourire invisible qui dessine la moue dubitative du poète malin, joueur, amoureux des situations qu'il provoque, mais aussi de l'engagement de son interlocuteur ; permettez-moi de vous en lire un extrait : Je crois bien que c'est le corps nu [qui m'émeut le plus]. La nudité m'a toujours paru de la nature de cette transgression (...). Elle a toujours été, pour moi, un choc terrible, et ma poésie en porte témoignage. Il y a beaucoup d'émotions dans ma poésie, liées à des éblouissements nus, à des éblouissements devant le nu. N'oubliez pas que je suis d'une génération où le nu était rare, était pudique : que je suis d'une civilisation où le nu est une sorte de désintégration du sacré, mais d'une désintégration qui serait en même temps une réintégration de celui-ci. Le nu déchire le sacré dans l'imaginaire islamique pour se mettre à rayonner lui-même puissamment, d'une sacralité qui lui est propre.33 De cette nudité à peine voilée, toujours recherchée, d'une vérité l'autre, l'altérité de l'éclat brut, l'image sacrée mais repoussée, la recherche toujours plus forte d'un autre corps pour y découvrir un plaisir, toujours le même et pourtant toujours si différent ; oui, cette nudité là est le fruit de l'amour des femmes, ces "gardiennes du mystère", selon le Coran. Et le mystère, dans le cas d'espèce, ne m'a jamais paru purement spirituel ; il est également lié au rayonnement du corps féminin dans le domaine érotique.34 Fasciné par le nu, Salah Stétié ? Oui. Ebloui, même, pourrai-je dire. Il est pour moi un éblouissement, et je crois bien que mes paroles en poésie portent témoignage de cet éblouissement. Le seul récit que j'aie écrit est pour, précisément, dire les mots par quoi le poète s'émerveille devant le corps nu : c'est Lecture d'une femme.35 Il ne s'en cache pas, même s'il y a, parfois, nombre d'ellipses qui dissimulent l'arbre à la forêt, et troublent le lecteur, mais ne vous y trompez pas, Salah Stétié est un poète du désir, un conteur du corps et du plaisir, de l'éphémère et du sacré. Je suis un poète du désir et je suis d'autant plus désirant que je connais l'épuisement du désir et la précarité du désirable.36 Il sait mieux que quiconque que "ce qu'il y a de plus émouvant dans la nudité d'un corps, comme dans toutes les autres superbes fragilités de ce monde, c'est qu'elle est destinée à disparaître"37 aussi conçoit-il l'acte sexuel comme une dévotion, une prière qui réfléchit à l'après. Prendre n'est pas posséder, c'est tout juste une manière de passer, le temps bref d'un incendie des passions, vers l'autre, de lui porter son amour et son absence. La femme saigne, meurt, et guide dans sa petite mort l'homme vers sa transcendance. De ce sang illustré il s'y dessine, outre la blessure, l'image d'un deuil, cette violence d'une fleur coupée, géranium élargit par un entortillement de muscles, d'une fillette violée, rémanence d'un souvenir douloureux qui vient encore, toujours, se coller à tout aspect d'un plaisir, d'un bonheur terrestre total qui lui est refusé. Cette plainte qui laisse entendre, derrière la frondaison des buissons fouillés à la hâte, un relent de violence guerrière, de sueur de l'obstiné chasseur, marque le devoir de mémoire de Salah Stétié pour les colombes sacrifiées sur l'autel de la couardise humaine. Pour exorciser la femme crucifiée ou pour sauvegarder l'image de l'être vivifiée, pure, Salah Stétié intensifie son discours pour porter haut la splendeur de la nudité voilée. Il n'est pas lieu d'évoquer la souffrance tapie dans l'ombre des mots, elle n'est pas là uniquement pour scander l'entière domination sexuelle de l'homme mais plutôt pour semer les petites graines d'une transcendance appelée de tous ses voeux. Stétié sait que la femme aimée est portée vers le fracas de sa destruction, telle l'idole ou la déesse. Aimer c'est désirer et désirer détruire nous dit le poète. La femme, poupée ou déesse, est donc vouée à être maltraitée. Pour sortir de cette spirale il ne reste que l'écriture, cet assassin de l'absence, ce jeu transitionnel qui fait alors de la femme l'icône mise en abîme de la distance ainsi créée. L'horizon textuel pousse la femme ainsi sacralisée vers le souterrain du monde, naissance et mort de l'éternel. Le sexe noir, secret absolu, aux forces fantastiques, devient rouge par le sang de la vie. Comme la mort, la femme en poésie défile devant toutes ces évocations pour rejoindre la sérénité. Il semblerait que la société de demain ne verra pas la poésie comme une urgence. Elle ne considérera pas le poète comme l'homme du message, le porteur d'un avertissement. "Et ce serait la catastrophe", nous dit Giovanni Dotoli, "l'écroulement de l'histoire. Faut-il rappeler que ce sont les sociétés les plus pauvres, les plus démunies, les plus périphériques par rapport à la civilisation technique et technologique, qui continuent de faire le plus confiance à la poésie et au poète ? C'est qu'elles sont encore proches de l'origine. Au troisième millénaire, c'est la poésie qui gardera le sens de l'origine, et qui sauvera ce que Salah Stétié nomme le joyau de l'Etre."38 "Pointe avancée du langage", dit-il, "la parole poétique se trouve être en avance sur l'homme, dans la mesure où celui-ci est, pour l'essentiel, corps verbal. La poésie est en recherche de la parole à venir, c'est dire de l'homme à naître. Parole en incessante recherche, homme en perpétuelle naissance. Elle seule, la poésie, garantit la parole qui la précède, l'usuelle, et qui, langue, croit lui avoir frayé le chemin vers le jour. Toute langue est morte que la poésie, à la crête de cette langue, n'anime pas."39 Alors, me direz-vous, c'est pour cela que l'on ne comprend souvent pas grand chose au poème. Peut-être. Mais peut-être pas. Car la poésie demandeunpetit effort que l'on ne lui accorde pas toujours, trop habitué à digérer des produits pré-mâchés. Salah Stétié fait partie de ceux qui considèrent que la pensée, la conscience et la culture ne peuvent déboucher sur la poésie qu'en passant par les sens. Le poète se doit de cacher ses sources de connaissance pour s'avancer comme si tout lui venait de l'instinct, donnant ainsi au poème sa force et sa magnificence. Le monde de demain appartiendra de plus en plus aux passeurs, aux médiateurs, le monde est en train de devenir un village planétaire, et dans le rétrécissement de l'espace, les hommes ayant vocation à franchir les frontières, que ces frontières fussent culturelles, spirituelles, linguistiques ou littéraires, sont des hommes de plus en plus nécessaires, car le monde de demain sera un monde de dialogue et d'interférence ou bien il ne sera pas. Je vous remercie. NOTES - 1 L'Eau froide gardée, Paris, Gallimard, 1973 2 Liban Pluriel. Essai sur une culture conviviale, Paris, Naufal/Europe, 1994 3 L'Etre Poupée suivi de Colombe aquiline, Paris, Gallimard, 1983 4 Ibid. 5 Ibid. 6 Ibid. 7 Lecture d'une femme, Montpellier, Fata Morgana, 1988 8 Fièvre et Guérison de l'Icône, Paris, Editions UNESCO/Imprimerie Nationale, 1998 9 Fragments : Poème, Paris, Gallimard, 1978 10 L'Autre côté brûlé du très pur, Paris, Gallimard, 1992 11 Ibid. 12 Ibid. 13 Lecture d'une femme, cit. 14 Ibid. 15 Ibid. 17 Ibid. 18 Ibid. 19 Ibid. 20 Ibid. 21 Ibid. 22 Ibid. 23 Ibid. 24 Ibid. 25 Ibid. 26 Ibid. 27 Ibid. 28 L'Eau froide gardée, cit. 29 Ibid. 30 L'Autre côté brûlé du très pur, cit. 31 Visage en trois, Châtelineau, Le Taillis Pré, 1992 32 Ibid. 33 David Raynal & Franck Smith, Sauf erreur, Grigny, éditions Paroles d'Aube, 1999 34 Ibid. 35 Ibid. 36 Ibid. 37 Ibid. 38 Giovanni Dotoli, Salah Stétié. Le poète, la poésie, Paris, Klinscksieck, 1999 39 La Unième nuit, Paris, Stock 1980 |