I Un poète du "double pays"[1]
Dans l'étrange dialogue de l'homme méditerranéen avec lui-même il y a un facteur incessant d'ambiguïté, la méditerranée semble bien le lieu de contradiction de toute la planète. Salah Stétié, bilingue et au carrefour de deux civilisations, est encore davantage l'incarnation de cette ambiguïté :
Je vais vous dire (...) mon bonheur d'écrire en français, d'habiter la langue française (...). J'amène avec moi des harmoniques, des résonances de mon origine libanaise, islamique (...) j'arrive à intégrer des valeurs étrangères à la langue française, à ce qui est la musique fondamentale de cette langue (...). Mon effort est d'y acclimater des sens et des saveurs qu'elle ne se savait pas capable de porter à l'origine.[2]
Fils du moyen-orient, de religion islamique, il écrit sa poésie en français. "Enraciné dans la tradition islamique qu'il a si parfaitement étudiée dans Les Porteurs de feu, et nourri de la poésie française moderne dont il partage l'aventure et les interrogations"[3], Salah Stétié est donc tributaire d'une double appartenance. Comme le dit Yves Broussard :
A partir de son << arabité>> et de sa << francité>>, il a tissé des réseaux de pensée, lié des liens, provoqué des circuits et des courts-circuits. Arabe, (...) il (a aidé) le français à se plier, à se ployer pour s'ouvrir à de nouvelles significations peu faites en soi pour s'intégrer à notre langue. Francophone (comme on dit de nos jours) Salah Stétié a montré que la francophonie n'était pas un ajout superfétatoire à la langue française, qu'elle en était, au contraire, l'une des dimensions constitutives, et qu'elle était inscrite dans son futur[4].
Salah Stétié nous met justement en garde contre l'erreur qui consisterait à mettre d'un côté les auteurs français et d'un autre côté les auteurs francophones car la langue est le bien commun des uns et des autres[5].
Je suis dans ma fierté d'être Arabe, le fils d'une manière aussi charnelle que possible de la langue française (...). C'est la chance de la langue française que de se prêter ainsi à l'amour et au désir qu'ont d'elle ces étrangers[6].
Dès lors, il est possible au poète d'épouser cette langue au point d'y intégrer sa semence mythique et le contenu fantasmatique de son langage. Salah Stétié devient ce "Roi Mage" porteur de "présents et d'un ailleurs"[7]. Ainsi le poète n'habite guère un pays, il habite une langue - cette langue française dont il connaît toutes les subtilités et qu'il sait relier aux circularités du dire arabe :
J'ai à travers la langue française (...) cherché à rapatrier des valeurs, des sens et des significations issus de la langue arabe, langue admirable elle aussi, langue parmi celles (...) qui ont été porteuses d'un message sacré, d'un dépôt divin[8].
Salah Stétié écrit en français avec un imaginaire arabe, Adonis déclare ainsi : "je veux dire que son inspiration est une intuition arabo-islamique"[9] et Pascal Culerrier souligne le statut particulier de ce poète né à Beyrouth, puisant très tôt dans le réservoir d'une culture arabo-islamique sacrée et profane, puis passant de la langue arabe à la langue française sans jamais mettre en balance dans cette transaction, son exigence originelle de rigueur et de tension. Plus encore, Pascal Culerrier pense que c'est en prenant appui sur la tradition occidentale et chrétienne que Stétié échappe à la tentation du silence ou de l'inachèvement qui l'aurait guetté s'il était resté dans l'aire linguistique de l'Islam[10]. Ecoutons Salah Stétié :
(...) l'Arabe que je suis, l'assoiffé d'eau nocturne et de ciel nu, l'itinérant compliqué par bien des mythologies dont certaines continuent de gouverner les hommes de cette planète dans leur cheminement visible et invisible, le rêveur qui a derrière lui et autour de lui, et comme à sa disposition des siècles de culture et de civilisation arabo-islamiques, celui-là n'est pas perdu face à la langue française et dans le beau duel qui l'oppose à elle. Cet Arabe-là, non délié de ses appartenances et bien plutôt inspiré par elles, trouve au sein de la langue française, et comme spécialement fait pour l'accueillir, un endroit chaud. Il ne doute pas un seul instant que là aussi, il est chez lui : parvenu là avec toutes ses valeurs héritées et toujours en lui actives, il n'hésite pas, à cet endroit-là, de chaleur, à se sentir heureux. Il sait que ce que la langue française lui donne, lui, et parce que c'est lui, elle ne le donnera à aucun autre ; il sait aussi que ce qu'il donne de lui-même à la langue française, elle ne saurait le recevoir de quelqu'autre que lui[11].
C'est ainsi que Salah Stétié est bien un "médiateur", un "bâtisseur de connivences"[12], pont, passant, passerelle, "passeur"[13] entre l'Orient et l'Occident. Notons d'ailleurs l'importance, dans l'écriture de Stétié, de l'arc-en-ciel, arche d'alliance, médiation entre l'ici et l'au-delà[14].La lecture parallèle de la mystique arabe et de la gnose chrétienne permet l'exploration des grands mythes fondateurs où l'Orient et l'Occident se confondent comme la rose et le jardin amoureusement incrustés l'un dans l'autre :
J'ai été profondément heureux de pouvoir révéler dans un de mes essais, l'influence profonde de la lecture du Coran sur Rilke écrivant les Elégies de Duino, de montrer dans un autre essai à quel point l'esthétique de l'absence chez Mallarmé existait déjà, à sa façon dans la qacida jahilyte.[15]
Dans Le Nibbio, comme le signale justement Raymond Jean[16], des études sur Valéry, Michaux, Pieyre de Mandiargues voisinent avec des essais sur Es Sayyab ou Adonis et cela le plus naturellement du monde :
(...) me référant à cette double appartenance à la fois culturelle,-spirituelle et linguistique- qui est la mienne, il m'est apparu intéressant de mettre en vis-à-vis des quêteurs de sens, des poètes pour qui la beauté est en même temps une sorte de définition de leur rapport à l'être (...). J'ai voulu en quelque sorte répondre à cette double fidélité qui est la mienne, en mettant face à face, mais dans une dualité qui ne fût d'hostilité ou de négation de l'autre, des témoins de deux créativités, celle de l'Orient et celle de l'Occident[17].
Ainsi Salah Stétié peut-il épouser l'autre et lui faire l'enfant du miracle, transportant son identité dans la langue de l'autre, dans le dire de l'autre qui devient pourtant le sien. Stétié parle du français comme d'un "diamant". "Jamais il ne faut oublier que cette oeuvre se détermine dans le choix du français par un poète arabe (...) cette volonté est un lien entre deux mondes"[18] insiste Claude Henry du Bord, déclaration d'ailleurs confortée par Salah Stétié lui-même :
Je n'ai jamais opposé la langue française à la langue arabe ou le contraire. J'ai toujours considéré que la langue arabe devrait s'ouvrir à la modernité et que l'une des clés de cette modernité était la francophonie.[19]
Stétié est donc bien le poète du "double pays", ce qui constitue certes un immense risque mais aussi une chance qui permet de pleinement ressentir la condition humaine :
Trahison de la trahison en quelque sorte, qui ramène l'homme, à travers son choix du non-choisir, à son ambiguïté essentielle, à ce socle instable et fragile qui est le socle de son destin, qui est le socle du destin de chacun (...) l'ambiguïté de l'homme, du pays double est, peut-être, est, sans doute, condition humaine, je veux dire condition de tous[20].
Le plus important est donc de souligner ici la force de cette poésie du métissage. "L'avenir est au métissage ou (...) il ne sera pas"[21].
"Etonnante profession de foi d'un migrateur", s'exclame Raymond Jean,. "Salah Stétié en un temps de dialogue et peut-être de réconciliation des cultures (...) donne un des exemples les plus parfaits qui soit de ces échanges"[22]. Olivier Houbert souligne ce "déplacement d'une culture vers une autre culture, déplacement d'une langue vers une autre langue, déplacement d'un souffle vers un autre souffle"[23]. La vie du migrateur est faite de traversées, de passages et de rencontres :
Arabe en francophonie, poète francophone en terre musulmane, tout son parcours ultérieur consistera à se mettre à l'écoute de l'autre, dans la mesure où le poète se définit lui-même comme un assoiffé de la différence. Ses maîtres Gabriel Bounoure et Louis Massignon principalement, lui enseignèrent cette écoute et lui indiquèrent par leurs propres travaux les moyens de faire dialoguer entre elles les civilisations.Ce dialogue des cultures devant déboucher sur une pensée synthétique[24]
François Boddaert décrète Stétié "écrivain arabe dans Firdaws et Les Sept Dormants mais poète français dans ses livres de vers, passeur dans les autres"[25] André Pieyre de Mandiargues soulignait déjà cette "vaste culture qui échappe totalement aux frontières imposées par une race ou une nationalité (...) Salah Stétié est quelqu'un qui a tout fait (...) pour que sa langue ne trahisse pas, pour complexe qu'elle soit, placée qu'elle est entre deux langues et deux traditions culturelles, son identité".
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[1]Salah Stétié, "L'homme du double pays" in Paule Plouvier et Renée Ventresque, Itinéraires de Salah Stétié, L'Harmattan, 1996, p 19.
[2]Agora émission du 6/12/1994 "Salah Stétié invité d'O germain Thomas"
3Yves-Alain Favre, "Ambiguïtés et Ambivalences dans l'oeuvre de Salah Stétié" in L'Arbre à Paroles n° 77, bimestriel, novembre-décembre 1993, p 114.
[4]Yves Broussard, "Avant-Propos" in revue Sud , 1994, 24° année, p 10.
[5]Salah Stétié in "Questions posées à Salah Stétié" par Daniel Leuwers, Salah Stétié et le Liban, Encres Vives n° 212, Juin 1996.
[6] Salah Stétié "Arabes en mal d'inscription"in revue Sud op cit, p 31-32.
[7] Salah Stétié, Sud, op cit, p 32.
[8] Entretien avec Nathalie Brillant, in La Parole et la preuve, MEET, Maison des Ecrivains étrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire, 1996, p 56.
[9]Adonis,"Le signe de feu ou une esthétique du désert", Itinéraires, op cit p 142.
[10] Pascal Culerrier, "Au coeur d'un paradoxe (Figures du Sacré chez Salah Stétié)" in Sud , op cit, pp 135-144.
[11]Salah Stétié, Le Nibbio, op cit, dans le chapitre intitulé "Portrait d'un migrateur", p 40.
[12] Claude-Henry du Bord, " Salah Stétié : une inversion fondamentale ou la parole au domaine de l'Etre" in Itinéraires, op cit, p 218.
[13] Salah Stétié, "L'homme du double pays, in Itinéraires , op cit, p 22.
[14] Signalons l'article d'Eveline Caduc, "Salah Stétié Poétique d'un passeur" (à paraître aux éditions du GREF).
[15]Sauf erreur, entretiens avec David Raynal et Franck Smith, à paraître dernier trimestre 1998,Collection "Paroles d'Aube".
[16]Raymond Jean "Lecture de l'Interdit suivi de Lecture de Cristal", Colloque de Cerisy 1996, inédit.
[17] Entretien avec Sylvie Bourgoin, in La parole et la preuve , op cit, p 94.
[18]Claude-Henry du Bord , "Salah Stétié : une inversion fondamentale ou la parole au domaine de l'Etre" in Itinéraires de Salah Stétié, op cit , p 218.
[19]Entretiens avec David Raynal et Franck Smith, op cit.
[20] Salah Stétié, "L'homme du double pays" in Itinéraires , op cit, p 21.
[21] Salah Stétié, "L'homme du double pays", op cit, p 23.
[22]Raymond Jean, "Lecture de L'Interdit suivi de Lecture de Cristal ", op cit.
[23]Olivier Houbert, "Salah Stétié le migrateur", Colloque de Cerisy 1996, Inédit.
[24]Olivier Houbert, ibid.
[25]François Boddaert, "A quoi sert Salah Stétié", Colloque de Cerisy, 1996, inédit.