Il y a, vers la fin dun recueil de Salah Stétié, un poème qui sachève sur une parenthèse. Mais cette parenthèse ne se referme pas :
" (Ses dents sont les poupées de la mort
Cest dans le livre publié aux éditions Gallimard en 1980, Inversion de larbre et du silence , sous-titré " poèmes ", et cest le poème XLV. La phrase entre parenthèses ne se prolonge pas dans le poème joint (XLVI). Par la suite, on trouve bien des parenthèses, mais elles souvrent ou se referment sur un bref élément de langage (" un scarabée ", XLVII, (" cela "), redoublant un premier cela, XLVIII. Or ce poème XLVIII reproduit aussi cela, je veux dire cette présentation insolite, et la parenthèse ouverte noccupe plus cette fois-ci un seul vers, mais six, réduisant à la portion congrue, - quatre vers -, le début du texte.
Nous sommes ainsi introduits dans luvre de Salah Stétié comme par une porte qui ne se refermerait pas. Cest , tout dabord, un signe de différence :
" (
) admise à la rupture
Et de cela ( cela) modulant
Demeure en la demeure en la maison "
La littérature, selon les linguistes, se distingue de lexpression ordinaire par sa différence, sa singularité, ce que Roman Jakobson en particulier a nommé l écart . Claudel la dit simplement, et admirablement , dans lune de ses Cinq grandes Odes : " ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont pas les mêmes ". Il nest pas de mot plus neutre que cela , et pourtant ce simple démonstratif prend un tout autre accent quand le poète, lutilisant comme une manière de pivot, fait évoluer ou mieux musicalement évoluer le langage dans le vers. La parenthèse, isolant le mot, permet ainsi de laccentuer, de le faire entendre différemment.
Baudelaire, à la fin du " Rêve dun curieux ", dans Les Fleurs du Mal , créait un suspens à la rime :
" Jétais mort sans surprise, et la terrible aurore
Menveloppait. Eh quoi ! nest-ce donc que cela ?
La toile était levée et jattendais encore ".
En réécoutant ces trois vers , on saisit le glissement, dans la parole, de ces mots qui sont apparemment repris, répétés, qui sont les mêmes, et qui ne sont pas les mêmes : cela (cela) , demeure, verbe demeure, substantif, demeure maison, non plus par homonymie, mais par synonymie.
Ce glissement, cest le glissement poétique par excellence, et dans sa subtilité, le poème de Salah Stétié nous y rend particulièrement sensible.
` Une telle parenthèse ouverte est aussi un signe dabondance . Traditionnellement, et même mythologiquement, cette abondance est représentée par linspiration qui envahit le poète. Il se sent plein dune parole autre, et elle est pourtant la sienne propre. Le début du poème XLVIII lexprime admirablement, mais sans démesure aucune, avec cette sobriété qui est si caractéristique de Stétié, une économie de parole qui nest jamais pauvreté et qui sallie chez lui avec lart de larabesque :
" Sous lorage accompli de la parole
Est la parole, est laccomplie
Demeure pauvre lampe
Instituée (
) ".
Lorage est passé, ce que Claudel appelle la "déflagration". Il faut en quelque sorte ramasser les restes, faire une glane de paroles pour constituer la parole poétique, se reconstruire une maison comme après un cataclysme, et mettre en place dans la nouvelle demeure une lampe qui léclaire.
Ce dernier motif, celui de la lampe, est remarquablement présent dans luvre de Stétié . Plus discrète que la lampe de Psyché, mais plus sûre , plus secourable pour nous, elle se substitue à lautre, trop fulgurante, trop dangereuse. Cette substitution est exprimée dans le poème XCVI dune autre recueil, LÊtre poupée, poème (Gallimard, 1983) :
" (
) une lampe brûlante
Pulvérisée par léclat de la foudre
Suivie du déploiement dune autre lampe
A peine brûlante (
) "
Cette lampe, tout humaine, permet léclosion du poème, le déploiement dune uvre immense qui, depuis De lautre côté du très pur (1973) jusquà Fièvre et guérison de licône (1999) force ladmiration. Et la parenthèse reste ouverte
Jai jusquici employé à plusieurs reprises le mot recueil . Or je ne suis pas sûr que ce soit le mot propre. Car, avec Salah Stétié, cest toujours de livres quil sagit. Mais il est le premier à savoir quune livre, quune uvre se tissent, comme la toile dune araignée. Et ce nest pas un hasard si cette image est centrale chez lui. Elle doit assurément être ajoutée aux "Quelques thèmes récurrents et essentiels" sur lesquels a insisté Béatrice Bonhomme dans Salah Stétié en miroir : le silence, le désert, le jardin, larbre, le rose, lamande et le lys, lépaule, la lampe de nouveau , le feu, le raisin, le vin, la femme, - poupée ou idole, rouge ou noire, Helena, lenfant denfance , lange.
Dune manière plus fine, on peut distinguer dans cette liste des figures (Helena, lange), des thèmes (le silence, la mort), et des motifs (la rose, le raisin). Les motifs animaux sont à ranger dans cette catégorie, comme labeille ou cette araignée dont on nous dit quelle nest pas un insecte, mais quelle appartient à la catégorie des arachnéides. Laraignée, une tisseuse, celle qui assure laccroissement, " accroissement (de la parole et, une fois encore, la parenthèse ici ne se referme pas.
Cest l "araignée de la parole", comme il est dit dans le poème LXIII de Fragments .
Stétié est avant tout un poète. Il a rarement été tenté par le récit, sauf peut-être dans Lecture dune femme (Fata Morgana, 1988) , qui est tout au plus une fiction, le possible roman dun roman. Il est en revanche un grand maître de lessai. On ne sera pas surpris dapprendre que, parmi ses grands livres de prose, Ur en poésie (1980), Rimbaud, le huitième dormant (1993), Hermès défenestré (1997), il en est un qui sintitule LOuvraison (José Corti, 1995, avec des calligraphies de Ghani Alani). Cest bien un livre ouvert aux autres, " à Rimbaud hors soleil ", " à Yves Bonnefoy ", " Saint Yves de la Sagesse ", au poète trop tôt disparu Christian Gabriel Guez Ricord , dans lessai qui porte ce titre même, " LOuvraison ". Cest un livre ouvert sur deux cultures, larabe et la française (et plus largement lEuropéeene). Cest un livre ouvert sur nous par celui que jappellerai simplement un " témoin de lessentiel ".