Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
Derniers ouvrages publiés


























Non à ce Dieu là !


Conférence-dialogue faite à Perpignan le 5 avril 2007,
dans le cadre du Festival des Musiques sacrées





Dieu habite-t-il le XXIe siècle ? Il me semble que cela fait longtemps très longtemps, que Dieu, de quelque nom qu’on le nomme, n’habite plus la cité des hommes. Il a fui de peur d’être annexé, asservi aux passions médiocres et intéressées de ses créatures qui s’en servent, ainsi que l’ont fait en leur temps les Grecs d’Agamemnon, usant du Cheval de Troie. À l’intérieur du cheval : le grouillement des appétits, les hypocrisies, les armes camouflées ou étalées ostensiblement, la violence aveugle qui n’attend que son heure… Les fils d’Abraham sont à l’avant-garde de cette utilisation abusive de la Divinité. Néo-conservateurs américains, intégristes musulmans (sunnites ou chiites), faucons israéliens, extrémistes palestiniens ou libanais, racistes de tout poil, tous sont à mettre dans le même sac. Dieu, fut-il dit, a créé l’homme à son image ; à voir le train du monde, on peut dire que l’homme le lui rend bien. C’est désormais – dans la majorité des cas – un Dieu violent et rusé, un dieu cruel et irresponsable, un Dieu otage des ambitions des hommes et de leurs calculs exclusivement (et bassement) politiques qu’on présente à notre vénération. À notre dégoût.

Mon propos sera donc inévitablement en partie politique et en parti mystique, car désormais, dans le monde tel qu’on le voit vivre sous nos yeux et du fait de l’interférence réglant désormais les rapports concrets des hommes et le sens qu’ils entendent donner à leur destin spirituel, on voit les gouvernements prendre en compte cette relation inattendue – paradoxale même dans certains cas, ceux d’Etats démocratiques et laïques – et ne pas hésiter à mêler des vues plus ou moins “métaphysiques” à leur gestion des affaires publiques.

Mais éloignons-nous pour l’instant de ce type de considération et venons-en à ce qui apparaît aujourd'hui le plus grand des enjeux de l'avenir au regard, notamment, de l'aire méditerranéenne et de ses peuples. Les enjeux sont tous contenus dans une question unique: l'Europe va-t-elle se faire ? — je veux dire se faire au mieux et assez vite. Bien des faits indiquent, semble-t-il, qu'elle se fera, et même, malgré la conjuration des obstacles que l'on sait, qu'elle se fera de mieux en mieux et dans les délais acceptables. Avec ou sans la Turquie.

Tous ceux dont je suis, qui supportent mal l'idée de l'hégémonie américaine sur notre désormais si petite planète, ne peuvent que se réjouir de voir se constituer l'indispensable contrepoids dont la terre a besoin pour mieux tourner. Les Etats-Unis sont un grand pays et un grand peuple, mais, chacun en a conscience, ils sont en train de se métamorphoser en puissance impériale. Les empires, l'Histoire nous l'enseigne chaque jour un peu plus, ne peuvent, par leur nature même, engendrer que le mal. Les Etats-Unis sont en voie, hélas! de devenir l'empire absolu. C'est dire que si leur entreprise devait réussir, ils n'engendreraient, le voulussent-ils ou pas, que le mal absolu. C'est pourquoi, pour le salut de la planète, pour le salut des Etats-Unis eux-mêmes, il est vivement souhaitable que l'Europe se mette enfin à exister, et à exister fortement.

Il serait pourtant dangereux que ce soit une Europe "made in USA" qui soit appelée à voir le jour. Cette Europe-là, qui se ferait plus ou moins à Washington, avec la complicité de certains Européens pour qui l'Atlantique n'est tout au plus qu'un hiatus — insignifiant et franchissable —, cet Europe-là serait la pire des entités parce qu'elle ne serait qu'une illusion dramatique, au double sens de l'adjectif en qui se croisent réalité et fiction, une interlocutrice inventée pour les besoins d'une cause imaginaire et d'une dualité en trompe-l'œil, une symétrie contrefaite et contrainte, cela même qu'en termes d'architecture on appelle une fausse fenêtre et dont Pascal déjà condamnait l'usage proprement rhétorique. Une Europe née dans ces conditions-là, une Europe qui se formerait autour d'un axe Washington-Londres, ne serait qu'une contrefaçon d'Europe.

Les Empires, pour continuer d'exister, ont besoin d'ennemis contre qui mobiliser leur opinion interne, mais aussi la totalité de leurs alliés et de leurs clients. Rappelons-nous la lutte titanesque, dans tous les domaines, que se sont si longtemps livrés les Etats-Unis d'Amérique et feue l'U.R.S.S. Exit l'U.R.S.S. On agita le péril jaune. Le péril jaune, longtemps entretenu par les Américains, n'a pas totalement disparu, mais il a été déconnecté pour cause d'entrée de la Chine dans l’économie de marché et donc d'investissements rentables pour les uns et les autres dans une formidable mise en oeuvre de la séduction capitaliste. Il n'empêche : par Japon, Corée (du Sud et peut-être bientôt du Nord), Russie et désormais Afghanistan, le dispositif américain autour du nouveau géant planétaire se met en place, si même il est mis pour l'instant en veilleuse. Le nouvel ennemi, celui qui peut et doit mobiliser les foules et les consciences, l'inconscient collectif aussi bien, ce sera, c'est le péril islamique. Le péril existe, mais il n'est pas celui du choc d'une civilisation contre une autre comme le prétend Huntington. Ce péril est le fait – à côté de raisons politiques légitimes, pour dire non à la violence américaine – d'une poignée de dévoyés, j'entends de “dévoyés” par rapport à ce qu'est l'Islam véritable dans son enseignement véritable, Islam ouvert (j'y reviendrai), Islam d'accueil et de tolérance active et participatrice. L'Islam dévoyé, l'Islam dit "intégriste", il me faut d'ores et déjà le signaler, cet Islam-là, ennemi du monde et très particulièrement, cela va de soi, des Etats-Unis, n'est pas un Islam objectif tel que peuvent le rencontrer et le connaître les dizaines, les centaines de milliers de touristes qui fréquentent, pour leur bonheur et leur émerveillement, la rive sud de la Méditerranée. Mais avant d’aller plus loin, arrêtons-nous un instant en Iraq, aux frontières duquel — peuple martyr et condamné, semble-t-il, à le rester par on ne sait quelle obscure volonté israélo-texane —, on entend depuis quelques années résonner tous les tambours de l’enfer.

Les Etats-Unis, nul ne l'ignore, ont un extraordinaire génie du faire et du prendre. Pour des raisons que je ne souhaite pas exposer ici, je suis de ceux qui croient fermement qu'il y a une vingtaine d'années, l'Iraq, face à ce génie-là, est tombé naïvement, oui, naïvement, dans le piège qui lui a été tendu. Toute cette région du monde, Iraq y compris, toute cette écorce d'Etats brûlée de l'intérieur, dégage de puissants effluves de pétrole. On sait que celui-ci, le pétrole, est infiniment plus précieux au regard des richissimes nations industrielles que le sang des hommes qui ne coûte quasiment rien. Le liquide visqueux et noir, c'est lui, et lui seul, qui compte. Il fait battre passionnément le coeur des machines et celui des trafiquants en bourse. Il fait vivre ce qui tient lieu d'âme à cette nouvelle déesse planétaire baptisée Economie. De sorte que l’autre Dieu, celui d’Abraham – Dieu de justice et de paix, Dieu d’amour – on peut sournoisement le passer par profits et pertes.

Face à ces Etats-Unis qui n'ont que deux cents ans d'âge, l'Iraq a sept mille ans d'histoire connue: c'est dire s'il en a vu... Sumer, Babylone, Assur, Ninive, Bassorah, Bagdad, le Tigre et l'Euphrate, fleuves sacrés qui ont rang dans la mémoire des hommes et nom dans leurs légendes, l'intuition du Paradis terrestre et peut-être même outre-terrestre à  travers la quête de Gilgamesh et son voyage initiatique, une écriture sublime et subtile sur ces fameuses tablettes de terre cuite où nous peinons à déchiffrer nos origines, puis ces divinités qui donneront naissance aux nôtres par des décantations successives, Tammoûz par exemple, le dieu mort et ressuscité, après qui fera son entrée dans le cirque humain et spirituel Abraham le patriarche, prophète illuminé du Dieu unique avec, autour de lui et de ses anges, la verdoyante Chaldée,  plus tard encore, l'Islam s'étant imposé, Bagdad sera la capitale de l’empire des Abbassides qui fut puissant comme l'est de nos jours celui de Washington et, surgi de cet empire, tout l'éventail des arts et des sciences, les inspirations les plus hautes, qu'elles fussent poétiques ou mystiques, les medersa(s) les plus illustres, les architectures les plus raffinées, Mansour Hallâj et les Mille et Une Nuits... Voilà quelques-uns des titres à exister que l'Iraq — face aux chars, aux avions, aux technologies foudroyantes — peut aligner comme une armée immense et fragile, de qui les armes, les principales semble-t-il dont le pays disposait au début de l’invasion, étaient invisibles. Il n'en demeure pas moins qu'une vaste entreprise de déformation systématique de l'image du monde arabo-musulmane a été instituée et activée aux États-Unis et en Occident en général, campagne liée certes aux terribles et stupides attentats terroristes du 11 septembre mais aussi, outre le problème posé par l'Iraq, par les terribles retombées du problème palestinien. Certains (on voit lesquels) prétendent que l'Islam fanatisé va se constituer globalement en front armé, en moteur terroriste, et faire le siège de la civilisation occidentale, d'essence judéo-chrétienne, pour en forcer le seuil et la détruire. Cette thèse idiote sert des intérêt précis dont le champ d'action est le Moyen-Orient. Il s'agit de mobiliser contre l'Islam, ainsi gravement défiguré, la totalité de ceux pour qui l'Histoire est nécessairement dichotomique, pour qui il y a le Bien d'un côté et le Mal de l'autre, pour qui les grandes schématisations tiennent lieu de vision universelle. Et, derrière ce type de simplification, il y a, je le répète, des intérêts, rien que des intérêts. Ceux qui agitent un tel spectre d'épouvante sont ceux pour qui la domination par la force du Proche-Orient apparaît comme la seule solution de survie pour Israël, ceux aussi, les mêmes ou d'autres, qui veulent que le pétrole arabe reste sous gestion américaine. On monta en épingle la folle, l’absurde dérive des talibans d'Afghanistan, on exploita hier la situation algérienne, on montra et on montre toujours du doigt le Hezbollah libanais et le Hamâs palestinien qui ont une vocation affirmée à se transformer en mouvements politiques, une fois la paix advenue. Je suis le premier à dénoncer les intégrismes et à m'élever contre eux, là où ils ont existé, là où ils existent ; je suis l'un des premiers à avoir dit, face à des situations d’irrationalité, à des comportements irresponsables et fanatiques, qu'ils n'ont rien à voir avec le véritable message de l'Islam lequel est, comme les autres messages abrahamiques, fait d'ouverture interculturelle et interreligieuse, d'amour des hommes et d'appel à la paix des nations. Ressouvenons-nous de l'Andalousie des XIIe-XIIIe siècles qui reste une modèle de coexistence active et créatrice pour l’humanité entière. Que dit, au sujet de l'interculturalité et de la tolérance, l'Islam véritable ? Que dit le Coran ? Ce qu'il dit est à opposer à tous les délirants, à tous ces "fous d'Allah" qui ne seront jamais que l'arbre médiocre qui cache la forêt. On lit, de fait, dans la Sourate XLIX, "Les appartements privés", verset 13 (a) :

Ô vous les hommes!
Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle.
Nous vous avons constitués en peuples et en tribus
pour que vous vous connaissiez entre vous.

(traduction de Denise Masson)

Une traduction encore plus précise donnerait: "pour que vous vous entre-connaissiez", qui dit mieux, me semble-t-il, l'acte de connaissance active et réciproque que nous appelons aujourd'hui le dialogue interculturel, et que le Coran, dans le verset cité, place aussi bien dans les relations homme-femme que dans les rapports entre peuples et communautés humaines. C'est donc, d'après le Coran, Dieu lui-même qui a voulu, suscité, provoqué la différence sans laquelle il n'y aurait pas de justification à cette tentation d'approche de l'autre, à cette tentative de l'amener vers soi tout en allant vers lui, laquelle est, à proprement parler, l'objet central de l'échange entre les humains, de leur découverte réciproque, et sans doute émerveillée, par quoi se définit justement, et au sens le plus moderne du terme, le dialogue des cultures et des civilisations dans leur diversité. Et que la femme, elle aussi directement citée, soit partie prenante à cette différence souhaitable et souhaitée, à cette distance annoncée comme telle mais réductible, à cette réciprocité et à cette entre-connaissance, ne peut que souligner encore plus l'extraordinaire originalité de cette position culturelle et sa modernité. Le responsable politique lui-même, si haut placé fût-il, n'échappe pas à cette exigence de dialogue et de justice: de justice par le dialogue. Le premier devoir du responsable, de celui qui exerce la wilayat — le "vicariat" — au nom de Dieu est d'être "capable", c'est-à-dire essentiellement d'être juste. Tout wali chargé des affaires des hommes, dit un hadîth, comparaîtra devant Dieu, le Jour Dernier, «la main liée au cou». Seule l'équité dont il aura fait montre durant son temps d'exercice du pouvoir pourra la délier. Le désir de justice est si fondamental dans l'âme arabe et musulmane que l'essayiste égyptien Georges Henein pouvait naguère écrire ces lignes intuitives, éclairantes de bien des comportements: «Le désir de la justice crée [dans l'âme arabe qui se trouve être ici le témoin le plus significatif des réactions de l'âme musulmane en général] un bouleversement dont l'esprit occidental ne saisit pas toujours la portée et l'ampleur. L'Européen s'arrange avec le désir de justice. Il profère aussitôt une procédure d'appel et, dans un certain sens, entre dans le jeu de l'injustice. Il n'en va pas de même avec l'Arabe. Chez lui, le refus ou la parodie de justice provoque une révolution ontologique. C'est tout son être qui est changé, comme sont changés sa vision et le regard qu'il pose sur le monde ». Ainsi pourrait s'expliquer, entre autres, le terrible déni de justice ressenti comme un tremblement de terre par l'inconscient collectif des Arabes et des musulmans en général à la création de l'Etat d'Israël sur une terre qui fut arabe sur plus d'un millénaire et qui est, à cause de Jérusalem, aussi sacrée pour l'Islam qu'elle l'est pour le Judaïsme ou le Christianisme : Jérusalem n’est-elle pas la troisième ville sainte de l’Islam, celle vers qui avait été orientée la prière des musulmans des premiers temps et vers qui, à nouveau, sera orientée leur prière des derniers temps ? Et n’est-ce pas vers Jérusalem que le Prophète de l’Islam a été, d’après la tradition, transporté de nuit par l’équidé al-Bourâq puis conduit de là au septième ciel par l’ange Gabriel jusqu’au pied du Trône d’Allah ? Les pays arabes, dans leur ensemble, ont fini par accepter Israël. Ce dernier, quant à lui, n’a pas encore pris son parti d’accepter le monde arabe et de parier sur la paix.

Je voudrais, pour terminer, évoquer en quelques mots la notion si malmenée et si mal comprise — et souvent par les musulmans eux-mêmes — de djihad. Ce mot est employé aujourd'hui à tort et à travers, avec une connotation fortement négative sur fond de terrorisme "islamique" et d'attentats-suicide. Essayons de cerner rapidement son vrai sens et sa portée.

Le Coran décrit les fidèles comme des gens qui font régulièrement leurs prières, qui paient le zakat (ou impôt religieux obligatoire), tout en sacrifiant leurs biens matériels et en domptant leur nafs, leur "ego", sorte d'âme inférieure par rapport à rouh, qui est lever de l'âme supérieure, avide de dépassement. A plusieurs reprises dans le Coran est évoquée cette lutte contre al-nafs, en vue de la dompter. Ce combat contre al-nafs, autrement dit cette volonté d'ouverture à la lumière de Dieu et à la présence de l'autre, est l'objet du vrai djihad. Pour signifier l'action guerrière proprement dite, deux autres mots sont utilisés par le Coran: le mot harb et le mot qitâl dont l'usage est directement militaire.

En quoi consiste ce grand djihad dont Muhammad avait souligné l'importance après sa victoire écrasante à Badr contre les polythéistes de La Mecque et leurs alliés ? A l'issue de cette bataille,  dans un hadîth célèbre et souvent cité, le Prophète de l'Islam a dit: « Cela n'est que le petit djihad . C'est maintenant le grand djihad qui commence. » Les guerriers, vraisemblablement choqués par ce propos, répliquèrent: « Mais justement c'est notre plus grand ennemi que nous venons de vaincre.» Muhammad répliqua: «Non, votre plus grand ennemi réside en vous-même: c'est votre nafs, votre ego ». Le Coran, lui aussi, s'exprime à ce sujet:

Oui, nous dirigerons nos chemins
Ceux qui auront combattu (jâhâdou) pour nous.
Dieu est avec ceux qui font le bien.
(XXIX, 69)

Et dans une autre âya de la même sourate:

Celui qui lutte (jâhada) ne lutte que pour lui-même
(li-nafsih)
Dieu se suffit à lui-même,
il n'a pas besoin de l'univers.
(XXIX, 3)

Le grand poète soufi du XIIIe siècle, Djelal-Eddine Roûmi, fait appel, pour vaincre la nocivité de l’ego, autrement dit du “moi” limité sur lui-même et fermé sur ses instincts, au Maître exemplaire, au "Pir", à celui qui marche en avant sur la Voie. Voici les conseils qu'il livre dans l'une de ses Rubay'ats ou quatrain :

Ne te sépare jamais du prophète de ton temps
Ne fais jamais confiance à tes actes
Rien ne peut vaincre al-nafs que l'ombre du Pir
Prends l'habit de cette personne capable de tuer al-nafs.

L'Imam étant celui qui a définitivement vaincu son nafs, le Prophète Abraham-Ibrahim sera donc, aux yeux des mystiques soufis, puisque l'Islam a vocation universelle, l'Imam de l'humanité toute entière.

Cette conception évolutive de la perfection spirituelle suppose un djihad continuel entre le principe de vie en l'homme, symbolisé volontiers, dans la tradition "soufi", par un aigle ou un ange, et le principe de régression ou de mort, symbolisé souvent par un dragon. Le rappel de Pascal ici s'impose : « L'homme n'est ni Ange ni bête, mais le malheur est que qui veut faire l'Ange fait la bête. » Combat perpétuel pour assurer le triomphe final de l'Ange. Tout le processus évolutionnel est là. L'interrompre est violence faite à l'homme, à tous les hommes. L'admirable, et mystérieux, hadîth muhammadien, qui a fait couler beaucoup d'encre: «Mourez avant que la mort ne vous prenne» est, de l'avis de tous les théologiens et de tous les mystiques, une incitation à pratiquer le fana', l'extinction de soi, au moins d'une étape de soi, pour que ne s'arrête pas la dynamique ni la relance spirituelles. En aucune façon ne sont justifiés par ce propos ou quelque autre, ni le suicide, ni l'attentat-suicide. Cette arme des désespérés qu’est l’attentat-suicide, pour déplorable qu'elle soit, même au vu de leur immense désespoir (désespoir politique que certains disent comprendre de par ses racines de douleur et le déni qu'il figure d'une dignité humaine ostensiblement niée)[1], cette arme ne fait nullement partie de la panoplie ni offensive ni défensive du Coran. La grande règle, humaine et divine, la voici telle qu'elle est clairement énoncée dans le Livre sacré: le Coran, après avoir retracé l'histoire des "deux fils d'Adam" et du meurtre de l'un d'entre eux (V, 27-32) (les auteurs musulmans les appellent : Qabil pour Caïn, et Habil pour Abel) ajoute, —  c'est Dieu qui parle:

Voilà pourquoi nous avons prescrit aux fils d'Israël:
"Celui qui a tué un homme (injustement)
est considéré comme s'il avait tué tous les hommes
et celui qui sauve un seul homme
est considéré comme s'il avait sauvé tous les hommes.»[2]

Au niveau où nous sommes parvenus, qui est, on le voit bien, lieu de la plus haute convergence (et tout ce qui est inspiration mystique converge), on peut rappeler, à la suite de Frithyof Schuon[3], que pour l'Israélite et pour le Chrétien, la perfection et la sainteté, c'est d' « aimer Dieu de tout [son] coeur et de tout [son] pouvoir » (Deutéronome, VI, 5) ou «de toutes [ses] forces» (Mathieu, XXII, 37), cela, pour le Juif, à travers la Thora et l'obéissance à la Loi, et pour le Chrétien par le sacrifice vocationnel "d'amour". La perfection ou la sainteté, c'est, pour le Musulman, de croire de tout son être « qu'il n'y a de Dieu que Dieu » — lâ ilâha illâ'Llah — et, par voie de conséquence, que Muhammadun rasûlu'Llah, « Muhammad est le Prophète de Dieu ». Non pas l'amour, l'amour seulement, mais — et c'est ce qui fait la force de l'Islam dans l'univers "désamouré" qui est le nôtre — l'intensité brûlante de la foi, d'une foi que plus d'un milliard d'hommes partagent. Ultime hadîth qui exprime bien, au sein de la crainte révérencielle, l'incandescence de cette relation palpable dans sa "sincérité". « La vertu spirituelle consiste à adorer Dieu comme si tu le voyais et, si tu ne Le vois pas, Lui te voit ».

Voir, c’est la relation absolue. C’est être soudain contenu dans l’attention portée à l’autre et par l’autre pour s’opacifier en lui à la façon d’une ombre indissoluble ou, à l’inverse, se dissoudre unitairement dans sa profonde et mystérieuse lumière. 

Salah Stétié


[1] Elle est utilisée aujourd’hui surtout en Iraq, contre la présence américaine et entre les diverses communautés elles-même.

[2] Ce qui n’est pas sans rappeler le mystique juif Maïmonide, du XIIe siècle qui, lui aussi, a lu le Coran : « Celui qui est cause de la destruction d’un seul être sur la terre peut-être considéré coupable d’avoir détruit tout un univers. Celui qui donne son aide à un seul être humain sur la terre peut être considéré comme ayant aidé tout l’univers ».

[3] Comprendre l'Islam, Gallimard, Paris, 1961

- - - - - - - -


Entretien avec Salah Stétié
par Antoine Jockey, in Nunc n°15, revue passagère, avril 2008


Poète, papouète
Communication faite lors de la 25ème Biennale Internationale de Poésie
qui s'est tenue au Palais des Congrès de Liège,
en Belgique, du 4 au 7 octobre 2007.

La décisive rencontre
Conférence faite à la Sorbonne le 31 mars 2007
dans le cadre de la Journée de Célébration du 150ème anniversaire de la publication des Fleurs du Mal

Mort d'un phénix
in Méditerranée Magazine, novembre 2006

Mettons Dieu entre parenthèses !
publié dans Le Nouvel Observateur -
semaine du jeudi 24 août 2006 - n°2181 - espace "Réflexions"


Un monsieur qui a du flair
À propos du dernier livre de Houllebecq, Plateforme

ÇA SUFFIT !
À propos de la censure de l'oeuvre d'Abou-Nuwwas

Larme liminaire
À propos de l'embargo américain sur l'Irak

L'araignée sacrée
À propos d'Internet