Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
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Mort d'un phénix


Pour toutes les régions de la planète qui mettent sur le planisphère leurs couleurs diversifiées, le Liban c’est un peu de géographie (les 10 410 km2 que l’on sait) et beaucoup  d’histoire depuis cinq mille ans que ce petit pays, ombré d’un cèdre, a pris rang dans la mémoire des hommes et tissé sa légende. Sur tout cela, qui est consultable dans les manuels spécialisés, je ne souhaite pas m’appesantir. Donc, au vu de ce réseau de signes indubitables, de leur convergence et de leur maillage, du drapeau national (deux bandes horizontales rouges encadrant une bande horizontale blanche frappée de la figure stylisée du cèdre), de la présence du Liban à l’ONU, à la Ligue arabe et dans la constellation complète des organisations internationales, on ne peut que conclure à la réalité de ce pays plurimillénaire, avec ses villesvenues du fond des temps : Tyr, Sidon, Béryte (Beyrouth), Jbeïl, Tripoli, Baalbek …

Et pourtant … Et pourtant, chez certains – je l’ai dit : Libanais de préférence – il y a dorénavant un doute lancinant justement quant à la réalité de ce pays, à son évidence, à sa consistance, à sa capacité de se projeter dans le futur. Etrange destin que celui de cette terre et de cette nation. Ce sol qui fut dans l’histoire rive d’accueil – tous les réfractaires et tous les persécutés de la région y ont trouvé refuge au fil des temps –, le voici devenu depuis plus de cent ans une plate-forme pour tous les départs : des raisons économiques et politiques ont conduit, dès la fin du XIXème siècle et au commencement du XXème, des Libanais peu désireux de vivre sous le sabre et le croissant ottomans à s’exiler vers les deux Amériques, vers l’Afrique aussi, et ailleurs. Plus tard, avec le jaillissement du pétrole arabe et ses richesses, d’autres Libanais, forts de leur savoir-faire, émigreront vers les pays du Golfe. Plus tard encore, les premières invasions israéliennes et l’atroce guerre civile de quinze ans, l’angoisse de l’avenir, la fuite des capitaux, le chômage et, brochant sur le tout, la terrible montée de l’incertitude sur la suite des choses et la pérennité du pays vont pousser des dizaines de milliers de Libanais sur les chemins d’un nouvel exode : les pays du Golfe, toujours, mais aussi l’Europe ; l’Afrique noire, toujours, mais aussi l’Australie ; l’Amérique du Nord toujours, mais principalement ce pays neuf et francophone qu’est le Canada en sa version québécoise. Nation éclatée que la nation libanaise, et plus fortement que jamais installée majoritairement dans l’exil, et bientôt, par des naturalisations sollicitées et généralement obtenues assez facilement (les Libanais sont appréciés parce qu’adaptables et compétents), cet exil se transforme petit à petit en séjour définitif : aux 4 millions de Libanais inscrits sur les registres de l’état-civil correspondent, selon divers recoupements, une dizaine ou une douzaine de millions d’autres Libanais dans le monde. Certains de ceux-là en sont à la cinquième ou sixième génération expatriée : ils parlent français, anglais, portugais, espagnol, swahili, que sais-je – et plus jamais l’arabe. Ils continuent souvent à manger la cuisine de leur lointain pays d’origine, car la cuisine est profonde mémoire. D’autres expatriés ne datent que d’avant-hier ou d’hier : le Liban leur colle encore à la peau dans leur récent exil et il leur arrive de pleurer en secret debout devant leur fenêtre étrangère. Tous ceux-là restent liés au pays par un long fil de sang qui frémit et vibre au moindre souffle annonciateur d’orage, car pour eux le Liban reste à jamais la patrie première, l’image du paradis.

Il faut espérer que la récente guerre insensée déclenchée par Israël contre le pays du cèdre ne se traduise pas de nouveau, aux portes des ambassades, par des queues interminables de solliciteurs de visas : il ne faudrait notamment pas que, saisis de désespoir, les chrétiens partent, car le Liban islamo-chrétien, cette passerelle irremplaçable entre les hommes et les credo, s’il venait à cesser d’exister, c’est la région entière, mais c’est aussi l’humanité entière qui en seraient irrémédiablement affectées. On ne perd pas impunément l’Andalousie.

Le Liban – reposons la question – est-il désormais autre chose que cette Andalousie perdue, que ce lieu d’émerveillement rétrospectif et de nostalgie ? Les hommes politiques libanais assurent que non, que le Liban existe, et ils se battent entre eux, violemment et médiocrement, pour imposer leur propre vision du pays, et l’on ne comprend pas très bien comment ces mêmes hommes, dont certains sont depuis plus de trente ans parmi les naufrageurs du Liban, pourraient en être aujourd’hui les sauveteurs. Il faut dire qu’à leurs divisions internes, à leur obsession communautaire, à la confusion de leur intérêts personnels et des intérêts nationaux s’ajoute, les concernant et de quelque côté qu’ils se positionnent, ce regard inquiétant qu’ils lancent par-delà les frontières vers leurs puissants amis du dehors. Pauvre Liban, qui n’a que deux voisins : l’un de le reconnaissant pas et l’autre, le Liban ne voulant, ni ne pouvant, ni même ne devant, dans l’état actuel des chose, le reconnaître. On appelle cela : être coincé. Coincé par la géographie, qui est ce par quoi l’histoire se détermine. Paralysé à l’intérieur, coincé de l’extérieur, le Liban existe-t-il encore ? On verra bien. "Le Liban est un petit pays qui ne produit rien sinon des Libanais", disait plaisamment un voyageur français d’Orient au XIXème siècle. Les Libanais, à leur tour – ils l’ont montré tout au long de leur histoire –, ont su produire le reste : dans leur pays même ou dans les pays d’accueil, là souvent où leur réussite aura été la plus éclatante. Après tout, au début de leur histoire, leur patrie s’est appelée la Phénicie, le pays du Phénix. C’est là, on le sait, un oiseau susceptible de renaître de ses cendres. Mais c’est aussi – que les Libanais y prennent garde – un mythe.

 

Salah Stétié, septembre 2006


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Entretien avec Salah Stétié
par Antoine Jockey, in Nunc n°15, revue passagère, avril 2008


Poète, papouète
Communication faite lors de la 25ème Biennale Internationale de Poésie
qui s'est tenue au Palais des Congrès de Liège,
en Belgique, du 4 au 7 octobre 2007.

La décisive rencontre
Conférence faite à la Sorbonne le 31 mars 2007
dans le cadre de la Journée de Célébration du 150ème anniversaire de la publication des Fleurs du Mal

Non à ce Dieu là
Conférence-dialogue faite à Perpignan le 5 avril 2007, dans le cadre du Festival des Musiques sacrées

Mettons Dieu entre parenthèses !
publié dans Le Nouvel Observateur -
semaine du jeudi 24 août 2006 - n°2181 - espace "Réflexions"


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