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Stétié |
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Mettons Dieu entre parenthèses !
Pour le grand écrivain libanais, le drame du Proche-Orient tient au fait que chacun revendique "sa part de terre et sa part de ciel" in Le Nouvel Observateur
La troisième guerre de George Bush pourrait être celle du Liban - soigneusement préparée avec Israël, selon Seymour Hersch du « New Yorker », mais aussi selon Jean Daniel et dès avant l'enlèvement des deux soldats israéliens - s'il n'y avait eu entre-temps la guerre féroce, bien que non déclarée, conduite par l'Etat hébreu, avec la bénédiction de l'administration américaine, contre des Palestiniens coupables de... démocratie. Mais c'est là une autre affaire. Désormais, c'est le Liban, mon pays, le lieu central de la douleur. C'est lui qui subit derechef le poids sinistre de l'histoire au Proche-Orient. Pauvre pays qui, depuis 1969 et les contraignants accords du Caire signés par le Liban sous la pression du président Nasser, ne s'est jamais vraiment trouvé en tête-à-tête avec lui-même ni l'Etat libanais face à son autonomie. Il y eut depuis cette date au Liban l'hôte pas nécessairement invité ni non plus vraiment désiré à table et dans la chambre : comme les « périodes » d'un peintre célèbre, le Liban eut droit à sa « période palestinienne », à sa « période syrienne », et maintenant à la plus ambiguë de ses « périodes ». On verra dans les mois qui viennent quelle sera la suite. Mais cela justifie-t-il pour autant l'application à ce pays handicapé de l'absurde et cruelle doctrine, jadis initiée par Israël et reprise à son compte par George Bush, de la fameuse « guerre préventive » ? Le Liban vient de faire à lui tout seul et sur son sol l'expérience d'une double guerre préventive : celle, mêlée, de Bush et d'Olmert. C'est beaucoup d'honneur et bien de la diplomatie sidérale pour un si petit pays, qui se flattait naguère, aux temps bienheureux de la paix, que sa force fût précisément dans sa faiblesse.
L'humaniste que je suis - que je tente d'être - et qui s'est battu sa longue vie durant sur le terrain, à ses risques et périls, pour la préservation ou l'invention du dialogue au bord des gouffres, cet humaniste-là est désespéré, honteusement désespéré. Pourquoi, se demande-t-il avec angoisse, pourquoi ce déchaînement de l'enfer à partir du ciel, de la terre et de la mer sur un pays qui vient à peine de se remettre sur ses jambes après quinze ans de guerre civile, la plus atroce qui soit, entre des gens de confessions différentes mais de culture accueillante et ouverte et qui souvent vivaient sur le même palier ? Ils venaient, leur guerre finie, de réussir un rétablissement spectaculaire, un miracle de résurrection collective. De quoi les punit-on aujourd'hui aussi férocement, les bombardant indistinctement, les privant d'eau, de vivres, de médicaments, d'électricité, de ports, d'aéroports, de ponts, de routes, de moyens d'échapper au terrible piège qui referme inexorablement sur eux ses mâchoires de fer et de feu ? Oui, certes, il y a eu l'action pour le moins inconsidérée du Hezbollah, le « Parti de Dieu », défiant Israël, le « Peuple de Dieu » ! Le Hezbollah venait de s'emparer, à proximité de la frontière libanaise et en territoire israélien, de deux soldats de Tsahal et il avait mené l'opération sans demander l'avis de quiconque, à la barbe des autorités légales du pays. Les Druzes ne sont pas d'accord avec l'initiative chiite, les musulmans sunnites non plus, les chrétiens encore moins - à l'exception notable du général Michel Aoun, leader maronite de premier plan, qui vise la prochaine échéance présidentielle, où le Hezbollah, dont il est l'allié proclamé, est grand électeur. Reste que ces actions de rapt et d'enlèvement font, hélas, partie du folklore local, qu'elles sont pratiques courantes dans la région et qu'Israël ne se prive pas d'y recourir : ne s'était-il pas emparé quelque temps auparavant d'une quinzaine de députés palestiniens, de la moitié des membres du gouvernement légal ainsi que du président du Conseil législatif, tous mis en prison, sous le regard médusé mais impuissant et, tout compte fait, indifférent de la communauté internationale ? « La raison du plus fort est toujours la meilleure », quelqu'un l'a dit. Il arrive qu'une entremise diplomatique discrète réussisse à rendre à la liberté ces otages, dans le cadre d'un échange calculé. Mais, cette fois, les choses se passent autrement. « Haro sur le Hezbollah ! » s'écrie Bush, s'écrie Rice, s'écrie Olmert, s'écrie Peretz, le syndicaliste qui s'est fait une tête de Staline débonnaire et qui, homme de gauche, est désormais ministre des Armées et chef militaire, entouré de généraux influents en manque de prouesses comme on l'est d'une drogue. « Haro sur le Hezbollah ! » (sous-entendu : chiite), s'écrient les régimes sunnites arabes liés d'amitié indéfectible à leur protecteur américain : Moubarak (d'Egypte), Abdallah (d'Arabie Saoudite), Abdallah (de Jordanie), le soudain silencieux Mouammar al-Kadhafi (de Libye), le Tunisien, l'Algérien et les autres, tous les autres. Manifestations strictement interdites par le pouvoir. Mais Cheikh Hassan Nasrallah (« Victoire de Dieu »), patron du Hezbollah, leur rit au nez, à tous ceux-là, et les traite de fantoches. Ses hommes se battent brillamment sur le terrain malgré les raids meurtriers des Phantom frappés de l'étoile de David, malgré les chars Merkava qui sont des citadelles ambulantes, malgré les missiles venus des torpilleurs bloquant la côte libanaise et qui crachent tout ce qu'ils ont dans la gueule sur les cités plusieurs fois millénaires de Tyr, de Saïda, de Beyrouth, de Baalbek. Nasrallah tire de son côté des centaines, bientôt des milliers de roquettes sur la région nord d'Israël, sur des bourgades terrifiées, et menace même de porter l'action de ses missiles plus loin dans la profondeur des terres. Au Caire, à Damas, à l'université jordanienne, à Casablanca, à Mogadiscio et ailleurs, le voici devenu pour des opinions publiques enfiévrées le nouveau Saladin. Israël, qui avait espéré diviser les factions libanaises, les dressant les unes contre les autres, prudents contre aventuristes, a - en cette première phase du moins - perdu la partie. Ses bombardements sauvages, les destructions massives et peu sélectives, aussi inutiles que sanguinaires, ont ressoudé l'unité nationale, et les responsables, à quelque parti qu'ils appartiennent, affirment haut et fort leur solidarité avec « l'héroïque résistance », porteuse de « coups sévères à l'agresseur sioniste ». Les comptes, car il y en aura, sont pour plus tard - une fois le cyclone passé. Maintenant que les opérations « offensives » entre Israël et le Hezbollah sont suspendues grâce à la tardive résolution 1701 du Conseil de Sécurité pour laisser peut-être la place, ce qu'à Dieu ne plaise, à des opérations « défensives » qui risquent d'être tout aussi meurtrières, essayons-nous - à l'intention de MM. Bush et Olmert - à une brève évaluation des trente et un jours que l'on peut déjà considérer parmi les plus décisifs de l'histoire récente du Proche et du Moyen-Orient. Le Liban est à terre mais, disloqué et dévasté, il est loin d'être vaincu pour autant. Le Hezbollah, milice « terroriste », a créé autour de lui une immense adhésion populaire, grosse, pour l'ensemble du monde arabe, de bien des développements futurs. Aucune armée d'aucun pays ne réussira à désarmer ce mouvement lié dorénavant, qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, à l'âme du pays, à sa raison d'être, à sa vision de son propre avenir. Seul un dialogue politique interne, patient et réaliste, conduira peut-être un jour Cheikh Nasrallah - qui, d'avoir accepté immédiatement la résolution 1701, fait désormais figure de sage et de responsable aux yeux de beaucoup - à céder son arsenal à l'Etat libanais, une fois réglée la sortie du dernier soldat israélien du sol national et restitués au seul Liban les 45 kilomètres carrés des « fermes de Chebaa », argument clé des irréductibles hezbollahis. Les régimes arabes proaméricains, qui n'avaient pas fait mystère de leur conviction qu'Israël « ne ferait qu'une bouchée du Parti de Dieu », et devenus ainsi les alliés objectifs de l'Etat hébreu, sont plus fragilisés que jamais. Ils ont intérêt pour un temps à faire le mort s'ils ne veulent pas affronter « l'exemplarité » des positions d'Hugo Chavez, le Vénézuélien. Iran intégralement chiite, majorité chiite en Irak, pouvoir alaouite en Syrie, Hezbollah chiite libanais : ce quatuor-là n'a jamais autant ni si bien dominé la scène proche-orientale. La bombe atomique iranienne se fera (peut-être existe-t-elle déjà). Israël et son allié américain n'inspirent plus d'effroi dissuasif : un mythe s'est effondré dans la lueur des Merkava qui flambent. L'Etat hébreu ferait bien de tirer, gravement, la leçon de ces journées redoutables et déjà légendaires. Pour fort et déterminé qu'il soit, il n'est plus invulnérable, malgré l'appui américain. Appui aveugle comme chacun sait. C'est désormais l'adjectif « aveugle » qui doit retenir l'attention. L'avenir d'Israël n'est pas outre-Atlantique. Cet avenir, il lui appartient de l'inscrire - géographiquement, politiquement, éthiquement - dans un Proche-Orient enfin pacifié, apaisé par l'ouverture de l'Etat juif à ses voisins et par l'acceptation sincère et loyale de ce que sont ces vieux peuples de vieille humanité. « Une paix juste et durable », rengaine connue, est la seule clé possible, la seule solution acceptable. Ce qui rend tellement inextricable la situation du Proche-Orient et si introuvable à ce jour l'issue, c'est que chacune des parties y défend tour à tour ou simultanément sa part de sol et sa part de ciel. Il conviendra un jour de mettre Dieu entre parenthèses. Si le martyre du Liban rend possible cette prise de conscience, ce martyre n'aura pas été aussi vain ni aussi absurde qu'il paraît aujourd'hui. L'histoire est parfois faite de ces surprises. Mais nous sommes loin, très loin du compte. M. Bush et Mme Rice, ces nouveaux venus à l'histoire, disent vouloir un Nouveau Moyen-Orient. Désormais, ils l'ont. C'est, hélas, celui du réveil des rancunes millénaires, des mythes destructeurs réfractaires à toute réduction rationnelle, de la haine et du racisme également partagés et sans doute pour des générations. Une guerre pour rien ? Non, une guerre pour le pire. Il faut espérer qu'une fois terminée la sinistre ère Bush, si archaïque et si malfaisante, oui, il faut espérer que les uns et les autres exploreront, ne fût-ce que pour leur survie, de nouveaux chemins. Salah Stétié
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