Les Etats-Unis d’Amérique ont un peu plus de deux cents ans d’âge. Avant, c’était la grande étendue indienne que des Blancs, souvent libérés des prisons de la vieille Europe, allaient conquérir brutalement pour y établir, par élimination passionnément mise au point, la suprématie de l’homme au visage pâle. Et, afin de mieux aider à l’instauration de cette suprématie, les Blancs allaient très vite faire appel, un appel contraignant, à des ilotes noirs qui leur serviront à la fois de bras et de dos ouvriers ainsi que de pathétiques faire-valoir.
La statue de la Liberté allait pouvoir bientôt tenir haut sa flamme au large du port de New York et la plus morale des grandes démocraties distribuer au monde entier blâmes et satisfecit. Et voici que deux siècles après l’invention des Etats-Unis, il n’y a plus de problème indien et pour cause et, s’il existe encore un récurrent problème noir, on peut être assuré que la puissance américaine, marteau-pilon de l’univers, finira par le broyer. Les Etats-Unis règnent et régentent.
Face à cela: l’Iraq. L’Iraq a sept mille ans d’histoire connue: c’est dire s’il en a vu... Sumer, Babylone, Assur, Ninive, Bassorah, Bagdad, le Tigre et l’Euphrate, fleuves sacrés qui ont rang dans la mémoire des hommes et nom dans leurs légendes, l’intuition du Paradis terrestre et peut-être même outre-terrestre à travers la quête de Gilgamesh et son voyage initiatique, une écriture sublime et subtile sur ces fameuses tablettes de terre cuite où nous peinons à déchiffrer nos origines, puis ces divinités qui donneront naissance aux nôtres par des décantations successives, Tammoûz par exemple, le dieu mort et ressuscité, puis viendra Abraham le patriarche, le prophète illuminé du Dieu unique avec, autour de lui et de ses anges, la verdoyante Chaldée, puis, plus tard encore, ce sera le royaume des Abbassides qui fut puissant comme l’est de nos jours celui de Washington et, surgi de cet empire, tout l’éventail des arts et des sciences, les inspirations les plus hautes, qu’elles fussent poétiques ou mystiques, les mederssa(s) les plus illustres, les architectures les plus raffinées, Mansour Hallâj et les Mille et une Nuits... Voilà quelques-uns des titres à exister que l’Iraq face aux chars, aux avions, aux technologies foudroyantes peut aligner comme une armée immense et fragile, de qui les armes, les seules dont le pays dispose désormais, sont invisibles.
Les Etats-Unis, nul ne l’ignore, ont un extraordinaire génie du faire et du prendre. Pour des raisons que je ne souhaite pas exposer ici, je suis de ceux qui croient fermement que l’Iraq, face à ce génie-là, est tombé naïvement, oui, naïvement, dans le piège qui lui a été tendu. Toute cette région du monde, Iraq y compris, toute cette écorce d’Etats brûlée de l’intérieur, dégage de puissants effluves de pétrole. On sait que celui-ci, le pétrole, est infiniment plus précieux au regard des richissimes nations industrielles que le sang des hommes qui ne coûte quasiment rien. Le liquide visqueux et noir, c’est lui, et lui seul, qui compte. Il fait battre passionnément le coeur des machines et celui des trafiquants en bourse. Il fait vivre ce qui tient lieu d’âme à cette nouvelle déesse planétaire baptisée Economie.
Badr Chaker es-Sayyâb a toujours su et dit, dans les admirables élégies qu’on va lire, les plus belles qu’ait produites la poésie arabe contemporaine, que les dieux ont soif.
Il pensait essentiellement à Tiamat ou à Cerbère et à ces quelques autres monstres de Mésopotamie qui n’étaient, si l’on ose dire, que des buveurs de sang. Dieux qui flambent rouge sur noir dans son poème, non, plutôt rouge sur blanc ou, mieux encore, blanc sur blanc, car le désert porté à la température du métal fondu peut se transformer en cette pure et sèche incandescence, cette stérilité décidée. Badr n’aura pas connu, étant mort en 1963, la citadelle assiégée par ciel, terre et mer qu’est devenu son pays, qu’est devenu son peuple. Peuple martyrisé depuis dix ans pour cause de péché originel selon l’absurde logique que l’on sait, qui veut qu’une fois qu’on a commencé à payer pour une histoire mal gérée de pommier, on ne doive plus jamais s’arrêter de le faire.
Or la loi de Mammon n’est pas moins sévère que celle de Dieu. Les nations de la chrétienté occidentale, fastueusement établies sur les deux rives de l’Atlantique, ne regardent pas de ce côté-là du monde où, depuis une décennie, l’on offre à la divinité graisseuse des enfants barbouillés d’or noir, et qui meurent. Badr, pour des raisons de proximité géographique et spirituelle, se croyait un vrai voisin du Christ, de celui dont fut dressé jadis sur le Mont surplombant Jérusalem le bois compassionnel. De ses yeux de juste, il pleura plusieurs fois dans son poème cet essentiel témoin.
Où est-il aujourd’hui, le surgisssant au violent fouet, le Dieu qui fit pleuvoir sa lanière de cuir sur le dos et les bras des marchands du Vieux Temple, temple ruiné, mais qu’un autre, bien plus rutilant et dominateur, dorénavant remplace. Badr, là où il se trouve, sait-il que le Christ d’Occident s’est retiré de la partie: lui, ses Evangiles, sa Charte, son ONU, sa Déclaration Universelle des Droits de l’Homme?
L’homme, quel homme?
Les enfants d’Iraq disparaissent tous les ans par milliers et cela n’a pas plus d’importance qu’une pluie d’éphémères: qui songerait, quel rêveur impénitent, à vraiment mettre en balance la douleur des uns et le dollar des autres ? Je dis cela maintenant, une fois pour toutes, avant que d’entrer dans le vif du sujet. Je le dis pour n’avoir pas à y revenir.
J’avais une larme qui, depuis dix ans, me brûlait la paupière.
Larme honteuse et que je pleure enfin, pour m’en délivrer, face à chacun, dans notre commune honte.
Ce texte est la préface du livre de Badr Chaker es-Sayyâb, Les poèmes de Djaykoûr que Salah Stétié a publié chez Fata Morgana en 2000, dans une nouvelle traduction.
Poète, papouète Communication faite lors de la 25ème Biennale Internationale de Poésie
qui s'est tenue au Palais des Congrès de Liège,
en Belgique, du 4 au 7 octobre 2007.
La décisive rencontre Conférence faite à la Sorbonne le 31 mars 2007
dans le cadre de la Journée de Célébration du 150ème anniversaire de la publication des Fleurs du Mal
Non à ce Dieu là
Conférence-dialogue faite à Perpignan le 5 avril 2007, dans le cadre du Festival des Musiques sacrées