![]() |
Stétié |
|
Je continuerai à lire Abou-Nuwwas avec le même plaisir, avec la même passion, malgré lintervention des censeurs égyptiens du Ministère de la Culture. Je suis un esprit libre et je refuse quon me dicte ma conduite, quon mimpose ce que je dois aimer et ce que je dois détester, quon me désigne ce qui est acceptable et ce qui ne lest pas. Que cesdits censeurs aillent ainsi dans les vues de la prestigieuse université dAl-Azhar, la plus ancienne du monde musulman, ne fait quajouter à mon refus. LUniversité dAl-Azhar a ses hautes compétences que je respecte : en revanche elle na aucune compétence en matière de littérature, de poésie, de langue, dhumanisme. Abou-Nuwwas est un des pères fondateurs de notre littérature, de notre poésie, de notre façon de traiter avec la langue et de la caresser pour la faire briller de tout son éclat. Il est, par son sens aigu de la liberté de lhomme, un des pères fondateurs de notre humanisme : de notre appétit de vivre et de sourire à la vie, de notre volonté de lexplorer pour la mieux comprendre et pour mieux aimer le don quelle constitue. Puisque cest la Divinité, sil faut en croire le poète, qui a placé la vie en nous, que vive la vie ! Abou-Nuwwas, sil doit être jugé, ne saurait lêtre par la justice des fonctionnaires égyptiens de la culture ni par les oracles dAl-Azhar : que cela soit dit et entendu une fois pour toutes.
Nous en avons assez dêtre traités comme des enfants irresponsables et débiles par des personnages qui profitent de leur situation établie pour prétendre régenter notre conscience. Ils ont voulu il y a quelques années nous priver des " Mille et Une nuits ", le chef-doeuvre absolu de la littérature arabe et lun des trésors de lhumanité, cela au nom de leur morale étriquée et de cette brutalité primaire quon nose qualifier dintellectuelle ou de spirituelle et qui se nourrit aux pires sources du fondamentalisme, sources médiocres qui sont loin dêtre celles de lIslam et où lIslam ne saurait se reconnaître. LIslam a une trop haute idée de lhomme et de sa liberté pour céder à ces mutilations. Ces mêmes fonctionnaires, dhier et daujourdhui, ont prétendu et prétendent toujours nous priver également du droit dexplorer les formes nouvelles de la sensibilité et de limaginaire, nous empêchant ainsi de nous projeter dans lavenir comme le font toutes les autres cultures créatrices. Ce sont ces mêmes fonctionnaires qui maintenant veulent exiler de nos lettres lun de nos plus grands poètes classiques, traduit dans les principales langues du monde pour la plus grande gloire de la culture arabe. Dinterdit en condamnation et de condamnation en interdit, ils vont bientôt, si nous les laissons faire, jeter lopprobre sur tous les combattants de lintelligence et de la liberté dans lunivers arabe ; ils vont nous interdire laccès aux oeuvres de tous ceux, dans notre patrimoine, qui ont défendu lhonneur dêtre homme : à quand le tour dIbn Rochd, dAl-Maari, dAl-Jâhiz ? Bientôt ils nous interdiront de lire tout sauf leurs productions et leurs firmans. Bientôt ils nous interdiront de lire tout court. Bientôt ils nous interdiront de regarder et de voir, de respirer lodeur de loeillet et du jasmin, découter la palpitation amoureuse et subtile des muwashahâts? Halte, messieurs les censeurs ! Nous ne vous écouterons pas et nous ne vous suivrons pas. Nous avons une des plus grandes cultures du monde et nous vous empêcherons de la détruire. Avez-vous entendu parler de Catoblépas, ce monstre mythologique qui, lorsquil ne trouvait rien à se mettre sous la dent, dévorait stupidement ses bras et ses pieds? Nous ne serons pas Catoblépas. Nous continuerons à marcher sur nos pieds, à battre lair de nos mains, à regarder, à sentir, à respirer, à avancer vers lavenir et à lire avec émerveillement Abou-Nuwwas. - - - - - - - Entretien avec Salah Stétié |