Comme une perle est un soleil tranquille
lundi 1er mars 2004, par François Xavier
publié sur Le Mague.
Le dernier recueil de Salah Stétié doit-il être lu comme un testament ? un bilan ? un chant de remerciements ? une complainte nostalgique ? Est-ce ma trop grande amitié qui transpire sous les mots et m’embue les yeux à la lecture de cette poésie ultime ? Est-ce mon amour de sa langue qui ébranle mon objectivité de lecteur attentif, ou ma fraternelle complicité qui brouille ma perception de critique imposé ?
Ne serait ce pas plutôt la musique du mot juste, l’image du sens retourné sous le sable de l’innomé qui irradie enfin dans mon esprit ? Depuis cette rencontre inopinée au détour d’une page de la très belle et très respectueuse revue du Mâche-Laurier, je n’ai jamais été déçu par les livres, toujours plus érudits, toujours plus sensuels, pétris d’histoires et de sensations, de ce poète arabe qui nous écrit en français, de cet oriental qui nous offre la langue de chez lui avec les mots de chez nous.
Ce n’est pas de la poésie, avoue Salah Stétié, cela est, tout simplement. Une preuve d’amour. Cette brûlure qui écorche l’âme et glace le corps, cette marque qui s’inscrit dans le cur épris d’absolu, dans le sel du corps aimant vers l’idéal nasse qui saura garder la neige à l’ombre des soleils. Cette brûlure, qui ne l’a jamais quitté et qui le persécute, le nargue de ses yeux fous pour mieux lui inspirer la majesté de ses poèmes.
Car le poète restera cet homme candide qui, les mains ouvertes, n’aura de cesse d’appeler les autres à venir à lui, à l’écouter au-delà du bruit des villes, mais "on est seul dans la pauvreté du monde", et comme son compagnon d’infortune, le très pur et très seul Darwich assiégé sous la noire pluie de Palestine, Stétié combat seul contre les crapauds qui mangent son ventre.
Alors le souvenir se fait plus précis, plus triste aussi, et la mémoire qui n’en fait qu’à sa tête convoque une poupée de sept ans, fillette innocente qui croisa plusieurs fois la vie du poète enfant, dans les montagnes fleuries, durant les étés étouffants, au Liban, quand les familles prenaient de l’altitude pour "éstiver" et fuir un Beyrouth irrespirable. Cette poupée dormante, écarlate, écartelée et violentée. Cette poupée que l’on a retirée du jeu. Victime innocente de la barbarie des hommes. Premier contact avec le réel impur et bestial de l’homme adulte, de l’épée profanant le paradis terrestre par la faute d’une pulsion. "Car la mort n’est pas son vrai nom d’oiseau mythique / Face à la haute peine tombée sur la noirceur des jours / Dans ce monde duquel le soleil s’est, à pas lents, retiré."
Est-ce toujours ainsi, quand l’horloge ralentit et que le poète ose se retourner sur l’uvre, qu’il se perd alors dans une lucidité trop brillante qui occulte le charbon des longues longues jambes des jeunes filles ? Triste tristesse que cette boule dans ma gorge quand je lis, lis et relis cette poésie magnifique qui me vrille l’âme. Comme le vin, comme le tabac, comme tout ce qui peut rendre dépendant, cette parole brise la volonté de redescendre parmi vous, et j’aime mieux, finalement, m’y perdre, plutôt que de devoir refermer le livre et aller suivre la Star Academy dans la lucarne multicolore.
Mais ne soyons pas triste ! Tout n’est que recommencement, au diable les dogmes, les interdits, les formules, tout a été, est, sera encore dans l’émerveillement du matin. "Les maisons se sont retirées dans les maisons", soit, mais "elles seront demain chemin d’hirondelle". Le printemps n’est-il pas la preuve de l’éternelle recommencement ? Mort de la mort, le printemps tua l’hiver pour lui offrir l’été promis. Je dis, moi aussi, qu’il y a une "pierre éblouie par le jasmin" et que "ce beau soleil d’abeilles" est bien la preuve que j’ai raison. Que Salah Stétié a raison : "le vent le vent matériel le vent lauré / Teint dans ses bras des monceaux de poupées" afin de nous inciter à ne pas verser de larmes.
Alléluia ! les femmes sont belles, et les femmes du Liban sont merveilleuses, aux "jambes de charbon ce peu de menthe / Qui fait la vie et son parfum liant [leurs] membres / Quand plus nues [leurs] aisselles / Forment d’un vol de papillons gloire à [leurs] hontes" pour notre plus grand bonheur.
Salah Stétié, en "étranger", et comme lui ses pairs, parle, écrit et défend mieux que nous, les dépositaires désignés, notre langue, notre francité, culture de la culture, oubliée et décriée dans son propre nid, alors qu’elle survole encore, et de loin, les rives des ailleurs. La poésie ne sera pas perdue, et encore moins la langue française, malgré "la longue rose [qui] a déchiré [nombre de] bouche[s]". Stétié veille, tel l’ange du dictionnaire, sur la galaxie des mots.
Le poète est le seul, finalement, qui pourfend le compromis. Qui dénonce la dérive du cénacle, qui vole le feu aux imposteurs, ces marchands du temple qui précipite le peuple vers les abysses pour mieux s’enrichir. Le poète ose s’attaquer aux mythes, démembrer les dieux et redonner à l’homme sa clairvoyance, si tant est qu’il sait lire : "Je regarde les dieux. Ils ont la face noire / De ceux qui vont se perdre et le savent" affirme Stétié ; mais l’homme, qui suit aveuglement la doctrine, sait-il qu’il participe à sa propre fin ?
Salah Stétié, le sunnite, l’arabe universel au cur brisé de tant d’amertume à voir les hommes se détruire au nom du même dieu, jette l’éponge dans un dernier assaut, réduisant tant d’années à construire passerelles et ponts entre les religions en quelques mots, vaincu l’espace d’un poème, lui, le messager d’un pays multiconfessionnel à qui l’on a toujours appris la concorde, le respect, l’amour et qui voit depuis plus de cinquante ans sa région, son pays, ses amis, se chercher querelle, s’entre-tuer au nom d’un même idéal ; sottise ! que tout cela au seuil d’une autre réalité, qu’elle importance que l’appartenance quand la vérité est occultée, que la seule raison d’être, ici, il faut le dire, n’est autre que l’amour dans toutes ses variations : "Qu’on illumine toutes églises et que s’allument mosquées et synagogues / Nous brûlerons avec l’armée de la fraîcheur / A des parvis sous d’exactes journées / Placées entre soleil et lune là où s’effraient parfois les biches / Aphrodite la belle s’associera à nos tribus / Et par amour nous remettra ses flèches".
François Xavier
Salah Stétié Brise et attestation du réel
avec des dessins d’Antoni Tapès
Fata Morgana, 2004
63 p.- 13,00 euros
Si respirer
lundi 1er mars 2004, par François Xavier
publié sur Hermaphrodite.
Si vous n’êtes pas parmi les trente cinq privilégiés qui, en avril 2001, purent s’offrir l’un des exemplaires in-quarto jésus, comportant chacun cinq eaux-fortes originales du peintre, voici donc, tirés de l’édition originale, une version grand public avec, néanmoins, de magnifiques dessins de Christiane Vielle qui ponctuent le poème.
Quatorze courtes strophes, rédigées en prose, fait singulier dans l’?uvre de Salah Stétié qui écrit plutôt en vers libres, nous emmènent au pays de l’amour passion, du physique attrait, du sensuel parlé et du sexuel ressenti. Bouleversante d’émotion, cette ballade du tendre sur la carte des étoiles terrestres est un enchantement.
Tout poète a sa muse, en songes ou dans son lit, qui lui donne le tempo, le rythme mais aussi le réel toucher dans le pli de son amande cachée sous les hautes herbes de feu. Il semble qu’ici, en témoignent la musique et les chants, pour nous inviter à partager la passion du poète pour sa muse, que la femme qui enflamme son quotidien, qui veille à la fureur de ses nuits, est bien réelle.
Ombre de l’ombre du poète, marchant main dans la main dans le jardin aux mille roses, et au jasmin grimpant vers les toits, fenêtres donnant sur le céleste, l’horizon vertical du noir destin qui sera un jour le couvercle du monde, la muse parvient à bousculer l’inexorable marche vers le non-retour, ouvrant le soleil dans l’éclair de sa peau.
Derrière les branches profondes, à l’extrémité du sable, la lampe est source, vivier d’une autre étape. Sous l’huile qui irradie, deux corps descendus des âmes esseulées se font face dans la nuit minérale. Puis la neige. Et "la lumière enfantera par la bouche : cela, personne ne l’avait dit." Fondre dans l’autre, fuite des liquides, embrasement des aspects.
Cet amour est-il encore parmi nous ?
Si respirer dans le rougeoiement de l’espace stigmatise la frontière, celle-ci ne peut être qu’éphémère, volage, induite dans l’espace qui n’est pas clos. Alors un pont jeté sur l’infini offrira aux amants le passage vers l’horizon, dans la fureur des vagues, sous le soleil exactement. Et la lune. Le jour de la nuit, la nuit dans le jour au son du violon qui sera brisé pour marquer le corps offert, les cuisses qui s’entrouvrent dans le port, dernière étape d’une rivière en crue qui dévala les pentes froides des collines aux corbeaux, pour venir s’éteindre dans la coupe d’une colombe.
Aimer n’est donc pas raisonnable, nous dit Salah Stétié, mais aimer est incontournable, inestimable. Aimer jusqu’aux larmes car "ton nom est pierre ronde, galet léger." Aimée qui sonne dans l’éther des mondes, syllabes trois fois répétées dans un cri muet, qui es-tu ? : "Ô mon intime ! ne me dis pas ton nom."
Alors seul le jeu de rôles sur l’autel de la chair ? "Retire aussi ta robe et donne-nous ta main de rhétorique. Un miroir nous habille. Et derrière lui, c’est le vent plus vif qu’un singe. Le vent, le vent, son visage est presque fou ?"
Puisqu’il faut partir, un jour, qu’il soit dit que rien n’aura été laissé au hasard, pas de regret, pas d’amertume, "la lumière s’en va rejoindre l’olive là où l’olive est en voie de se former. Par effraction, elle s’introduit dans la maison de l’olivette qu’elle vêtira sobrement, puis qu’elle tuera."
François Xavier
Salah Stétié Si respirer avec des dessins de Christiane Vielle
Fata Morgana, 2004
40 p.- 11,00 euros