Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
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Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
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STÉTIÉ SALAH (1929 - )

Né à Beyrouth, au carrefour des civilisations arabe et européenne, Salah Stétié a, plus qu'un autre, éprouvé le choc de l'histoire, vécu et souffert le désir d'unité. Cette confrontation, cependant, ne l'a pas conduit à choisir un monde contre un autre, mais, bien au contraire, à tenter de les concilier en forgeant un langage qui leur soit commun. De ce désir de voir dans le bassin méditerranéen un espace non de guerre mais de rencontre, il s'est expliqué dans son essai Les Porteurs de feu (1972), à la fois prélude à sa poésie et étude approfondie des racines spirituelles du monde arabe, ainsi que de son possible avenir.

Il y parle notamment de sa conception du poème : "Cessant d'être description, nomenclature, inventaire de surface, le poème sera un noeud de forces consumées dans l'acte même qui les noue, et devenues matière invisible, champ magnétique." Plus tard, il reviendra sur la spécificité de la culture libanaise en publiant Liban pluriel (1994).

Cet espace de consumation qui caractérise sa poésie, véritable creuset où toute la disparité contradictoire du monde se trouverait soudain concentrée en un alliage d'une exceptionnelle densité, portée son point d'unité le plus haut, Salah Stétié s'est attaché à le réaliser dans une suite de recueils : L'Eau froide gardée (1972), Fragments : Poème (1973), Inversion de l'arbre et du silence (1980), L'être poupée suivi de Colombe aquiline (1983), L'Autre Côté brûlé du trés pur (1992).

calligraphie de Henri Renoux

On trouvera là les plus sûrs acquis de la poésie occidentale, sa faculté de rupture et d'invention formelle, comme métamorphosés par l'amour arabe de la parole qui, en faisant de chaque poème le couplet d'un chant voué à l'interminable, fait du livre une psalmodie, et lui donne une couleur et une accentuation vocales inédites dans notre langue. Souvent inspiré par la mystique de l'amour qui lie indissolublement douleur et désir, blessure et jouissance, le poème se fera donc ici à la fois invocation et plainte, mêlera la suavité des images et l'âpreté des syncopes. D'où une grande subtilité du rythme, attentif à scander au mieux la répétition et la variation des images choisies (l'épée, l'oiseau, la lampe), souvent empruntées à une tradition ici ranimée.

La poésie de Salah Stétié se veut à la fois sensuelle par le plaisir qu'elle éprouve à faire sonner les vocables, à les apparier, à les savourer dans toute la plénitude de leur sens, et dans le même temps cérémonielle, sachant se couler pas à pas, poème aprés poème, dans l'ordonnancement de la parole qui la guide et lui donne souffle.

En cela, le mouvement de ces livres est proche du dessin infini de l'arabesque, chaque élément n'existant jamais séparément, mais s'intégrant dans le grand rythme qui seul lui donne sa vérité. Proche en cela de l'oeuvre de Pieyre de Mandiargues, auquel Stétié a consacré un essai (1980), cette poésie est de nature alchimique: elle se refuse à reproduire le monde ou à le traduire simplement. Elle cherche d'abord à le purifier, à ne conserver de lui que son essence: cet entrelacs d'images soigneusement choisies qui sont, pour Salah Stétié, autant de points de médiation ésotériques entre l'être et l'univers.
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