Salah

Stétié


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Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
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Mort d’un homme, naissance d’un pays

publié dans le Le Nouvel Observateur, 3-9 mars 2005

Il faut en convenir : ce n’est pas facile d’être libanais. Aujourd’hui encore moins qu’hier. C’est un petit pays, un tout petit pays que le Liban – avec un gros problème. Atlas miniaturisé en quelque sorte. Atlas avait un privilège que le Liban n’a jamais réussi à s’assurer lui-même. Pour soutenir son énorme fardeau, le globe qui l’écraserait à la moindre erreur, tous les muscles d’Atlas sont parvenus à travailler dans le même sens et en vue du même objectif : se coaliser pour tenir, que le pied ne cède pas, ni le genou, ni les tendons, ni le fessier, ni les autres tenseurs, ceux qui assurent la respiration, ceux qui tissent le ventre et le dos, ceux qui durcissent la nuque et ce muscle central qu’est le cœur.

Atlas tient son équilibre improbable de cette conjuration positive. Au Liban, les muscles se bandent ou se relâchent au hasard des alliances et des mésalliances, muscle sunnite avec puis contre muscle chiite, muscle maronite contre puis avec muscle druze, muscle grec-catholique, muscle grec-orthodoxe, muscle arménien (catholique ou orthodoxe), muscle latin, que sais-je ? Tout cela dans un désordre absolu, une anarchie totale des fléchisseurs, des fléchissants, des infléchis, des réfléchis, des irréfléchis, le Liban tel qu’on croit le connaître, dans sa pagaille qu’on dit joyeuse, le Liban presque debout, à demi-debout, déconcerté, déconcertant, coloré, bruyant, tintamarrant, jouant de sa lourde boule avec la légèreté d’une libellule – Charlot faisant bondir et rebondir son globe terrestre dans une scène fameuse du « Dictateur » - jusqu’à ce que, soudain, un coup de feu tiré à bout portant mette fin, au cœur de sa montagne du Chouf, au destin fascinant et têtu du leader druze Kamal Joumblatt, le père de Walid, pas très loin d’un barrage militaire syrien ; jusqu’à ce qu’un immeuble explose en plein quartier chrétien sur Béchir Gemayel, le président maronite du Liban, tout juste élu, à l’ombre des chars israéliens, qu’un attentat à la voiture piégée souille de sang le turban immaculé de cheikh Hassan Khaled, mufti de la République libanaise, qu’un autre attentat à la voiture piégée, lui aussi mortel, foudroie le 22 novembre 1989 René Mouawad, premier chef d’Etat de l’après-guerre, élu à la suite de l’accord de Taëf en Arabie Saoudite, accord voté et signé par les députés libanais et garanti par notamment la Syrie et les Etats-Unis d’Amérique. René Mouawad qui venait de présider au palais du gouvernement, à Sanayeh, les premières cérémonies de la Fête de l’Indépendance après quinze ans de guerre civile, sortait de mon bureau lorsqu’il fut tué : j’étais alors secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Il portait ce jour-là avec son costume officiel une cravate noire à petits pois blancs. Un lambeau de ce tissu fut tout ce qu’on trouva de lui dans sa voiture pulvérisée.

Après chaque attentat, un terrible silence se fait autour de la scène qu’il faut bien appeler « primitive », non seulement au sens freudien du terme qui veut que celle-ci ait partie liée avec un mystérieux crime secrètement désiré, mais aussi au premier sens du terme qui signifie archaïsme et brutalité. Refus de tout ce qui constitue, dans une société policée, l’étincelle déclenchante de la démocratie. Du coup, Atlas a les genoux qui ploient et doit s’attendre que, dans le déséquilibre advenu, le globe l’écrase. Et le Liban, assommé, chancelle.
On croyait révolue, appliqué l’accord de Taëf et la paix retrouvée, la prospérité marchande redynamisée, le centre de Beyrouth reconstruit, oui, on croyait révolue l’ère des scènes primitives. Après tout, les civilisations mercantiles ont besoin de paix pour que les affaires se fassent et se fassent bien. Marchands et politiques, au Liban et en Syrie, sont de cette espèce pour qui l’argent porte en lui sa propre légitimité. Comme il y eut longtemps en France l’accord du sceptre et du goupillon, il y eut – il y a – dans l’ensemble des pays de la région l’accord, voire la complicité souvent peu ragoûtante de la chose publique et du Dollar Imperator. Ici la religion, si présente par ailleurs dans l’ensemble des domaines socioculturels, compte peu : l’argent, s’il n’a pas d’odeur, n’a pas non plus de carte d’identité. Rafic Hariri était pour le Liban et la Syrie voisine non seulement un exemple de fulgurante réussite économique et financière, mais aussi, d’une certaine façon, la poule aux œufs d’or et dont la légende réelle veut notamment qu’il ait permis la formation, par l’intermédiaire de sa fondation, pendant les années de guerre et même après, de plus de 30 000 étudiants, musulmans de tous rites et chrétiens de toutes obédiences, pour qu’ils fussent prêts, le moment venu, à assumer leur part d’avenir.

Ce type de générosité était si nouveau et si inattendu, dans un Liban où le capitalisme est l’un des plus bêtes qui soient et des moins imaginatifs, que le mécénat de Hariri fut immédiatement interprété par la vieille garde sunnite libanaise – et pas seulement elle – comme une déclaration d’intention et même, déjà, de guerre. Et ce qui devait arriver arriva : Hariri, qui avait, en tant que libano-saoudien, joué le rôle moteur dans la mise au point et en œuvre de l’accord de Taëf, se réinstalla au Liban où, fort de son passé, d’un désir en lui réel de faire, de bâtir, de rebâtir, fort aussi de ses appuis saoudiens et arabes, sensibles à sa surface économique autant qu’à son aménité, reconstruisit Beyrouth, dessina et réalisa, dans les ruines de la capitale détruite, une autre ville, moderne et ancienne tout à la fois, certes faite pour les riches et les étrangers mais agréable, très agréable à vivre, avec de longues corniches sur la mer – celle qui assista un jour à la naissance de Vénus entre Liban et Chypre.

L’homme avait de l’imagination, de l’initiative, de la décision et du courage. La remise en marche du Liban, dont j’ai dit toutes les pesanteurs, tenait, par son efficacité et sa rapidité, du miracle. Tous les concurrents de Hariri, devenu entre-temps Premier ministre, le regardaient avec envie. Beaucoup de ces médiocres le jalousaient. Il dépensait trop d’argent pour la chose publique (c’est vrai). Il avait des moyens personnels qui dépassaient les possibilités d’un pays (c’est vrai). Il pouvait acheter les hommes et les consciences (c’est vrai et ce n’est pas vrai). Il avait des relations internationales que personne d’autre que lui n’avait à un tel niveau dans le monde arabe et qui pouvaient, selon ses ennemis, libanais ou non, être mobilisées à son profit contre tel ou tel responsable, contre tel ou tel régime. Contre ? Pourquoi pas <i>pour</i> ? Il fut l’artisan tour à tour de la visite officielle du président syrien à Paris ; il fut également l’artisan de la visite, à Paris, de l’actuel chef de l’Etat libanais. Les poules aux œufs d’or ne sauront jamais à quel point elles agacent. Hariri avait fait de Beyrouth, chèrement, onéreusement, la vitrine d’un certain Proche-Orient. Et de lui-même, modeste instituteur originaire de Saïda, petit comptable parvenu en deux décennies à être l’un des hommes les plus riches de la planète, il avait réussi à devenir la plus brillante vitrine d’un certain Moyen-Orient. S’il n’est pas facile d’être libanais, il est encore moins facile d’être Premier ministre au Liban.

Il y a quelques mois, Rafic Hariri, Premier ministre sunnite du Liban, ainsi que le veut la Constitution, décida de ne plus l’être. Il ne voulait pas, par une entorse à la loi fondamentale, cautionner le prolongement pour trois ans du mandat de M. Emile Lahoud, général de son état, vaillant nageur devant l’Eternel et ami loyal de ses puissants amis. Beaucoup de Libanais, hommes et femmes, ne voulaient pas de ce renouvellement, jugé contraire à la tradition « démocratique » libanaise ; démocratie toute relative à mon sens puisque souvent elle porte au pouvoir des représentants confirmés de communautés religieuses, des « héritiers » politiques, fils de leur père, de leur grand-père ou de leur clan familial et, aussi, souvent, très souvent, des notables liés à quelque institution – l’armée, par exemple – ou, plus banalement, au rayonnement de l’argent. Les partis eux-mêmes, puisqu’on nous dit qu’il y en a au Liban, sont dépendants, à des degrés divers, de ces différents paramètres. De temps en temps, un inconnu, un sans-grade, passe à travers les mailles du filet tressé soigneusement par des générations de tenants de l’ordre établi et cela, paraît-il, suffit à démontrer, dans un monde arabe dominé il est vrai par des monarques attardés et retardataires ou par des militaires à visière et à vision basses ou encore par des intégristes désintégrants ou, pis encore, par des partis organisés à la soviétique et qui n’ont pas encore reçu la nouvelle de la chute du mur de Berlin, oui, cela, ces exceptions, qui généralement font long feu, suffiraient à démontrer, paraît-il, que le Liban est une démocratie. Soit.

Suis-je si loin de l’assassinat de Hariri ? Il avait de l’or, des amis internationaux, et la souplesse traditionnelle des sunnites. Et il était sur le point de dire nettement non, rejoignant l’opposition déclarée, au fait accompli d’une élection présidentielle simulée destinée à être suivie de prochaines élections législatives qui du printemps libanais qui s’annonçait allaient faire un nouvel automne. Les Druzes de Walid Joumblatt avaient pris les devants pour dénoncer ces simulacres. On leur fit comprendre qu’ils faisaient fausse route : le plus brillant ministre du groupe Joumblatt, Marwan Hamadé, échappa par miracle au piégeage de sa voiture il y a quatre mois. Vieilli soudain de plusieurs années, il se déplace à présent avec une canne et dénonce à voix haute l’Etat syrien, qui entretient encore 14 000 soldats au Liban – selon l’accord de Taëf ils auraient dû rejoindre leurs foyers depuis dix ans – et une armée de sbires, agents des services secrets et ouvriers de l’ombre, qui partagent le gâteau et autres chatteries avec leurs collègues libanais désormais formés à la même école. Les services secrets israéliens ne doivent pas non plus chômer dans le pays, ni, je suppose, la CIA. Dans un Proche-Orient si terriblement perturbé par le tsunami américano-bushien que l’on sait, il y a à détruire, il y a à dominer.

Rafic Hariri se croyait protégé. La demi-tonne d’explosif placée sur sa route, et qui l’a réduit à l’état de pantin démantelé, était sans doute destinée à démontrer à tout un chacun que personne au Liban n’était au-dessus de la non-loi. Ni l’homme, ni sa communauté au cas où celle-ci serait tentée, forte de l’exemple de son homme fort, de rejoindre l’opposition maronite et druze qui regroupe les hommes, les femmes et les appareils les plus intransigeants de ces deux communautés. Désormais, une partie non négligeable de la communauté sunnite libanaise – communauté sunnite majoritaire en Arabie Saoudite, en Egypte, dans toute l’Afrique du Nord et en Syrie même – risque de rallier les rangs de ceux qui disent non à une présence syrienne « fraternelle », selon l’expression consacrée, mais désormais honnie – s’il faut en croire les cris qui ont fusé lors de la manifestation massive qui a accompagné Rafic Hariri à sa dernière demeure.
La rue était ce jour-là aux politiques et aux dignitaires religieux – sunnites, chrétiens, druzes (pas vraiment de chiites) – et à la foule anonyme, aux jeunes surtout. C’est la guerre de l’ombre qui a tué Rafic Hariri, et déjà les pouvoirs libanais et syrien invitent à regarder du côté d’Israël notamment, vieille rengaine, ou même, pourquoi pas ? du côté de la CIA. Et c’est vrai que jusqu’ici les preuves manquent, et qu’il faudra les attendre – si jamais elles doivent venir. Reste que la Syrie est au Liban une puissance tutélaire. En attendant, Rafic Hariri, par sa mort, a peut-être parachevé son œuvre de reconstruction du Liban, au plus haut plan de la nation.

Les voici, ces communautés dispersées, recentrées autour d’une tombe sise au cœur reconstruit de Beyrouth, là où la plus grande mosquée de la ville mélange son ombre à l’ombre de la plus grande église de la ville. Dans le mot « Hariri », il y a, en langue arabe, les deux consonnes H. R., h’r, qui signifient libre. Peut-être que bientôt le petit Atlas pourra déposer son lourd fardeau et retrouver, dans l’égalité et le dialogue, la Syrie-sœur revenue à la sagesse. « Quand un jour un peuple veut la vie / force est au destin de répondre », dit, dans un vers magnifique, le poète syrien Soleïman al-Issa.

Salah Stétié