Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
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LE FRANÇAIS, L’AUTRE LANGUE (suite)

J’ai dit mon attachement à la langue arabe – que je mettrai, elle, du temps à découvrir et pour laquelle je ne me passionnerai que beaucoup plus tard. Cette langue, dont vivent aujourd’hui près de trois cent millions d’arabes et qui régit la vie religieuse et spirituelle de plus d’un milliard d’être humains sur la planète – cette langue me sera restée jusqu’à mes années d’études à Paris, dans les années 50, une langue quasi-étrangère, si l’on excepte l’enfance bercée par la psalmodie du Coran d’une part et, d’autre part, étrangement – mis à part le dialecte libanais employé à chaque instant dans la pratique utilitaire – par la longue lamentation d’Oum Koulsûm sur l’amour perdu. C’est dans les années 50, sur les trottoirs du Quartier Latin, face aux devantures des libraires regorgeant de livres intimidants – c’était encore la grande époque de Sartre, de Camus, de Merlau-Ponty, de Malraux, d’Eluard, de Breton, de Michel Leiris et quelque autres – oui, c’est face à ces librairies où dominaient la couverture blanche mythique encadrés des célèbres filets noir et rouge de Gallimard que, pour la première fois, je me suis demandé avec angoisse: “Qui suis-je ?” Je savais par mon maître Gabriel Bounoure, je savais par mon maître Louis Massignon que ce n’était pas rien que d’être arabe, que ce n’était pas rien d’être d’Islam et que, bien au contraire, à partir de là, on pouvait se retrouver et se reconnaître à travers tous les signes fulgurants d’une immense civilisation capable de création et d’échange, d’ouverture et d’affirmation de l’inaltérable et de l’inaliénable, de synthèse et de symbiose mais aussi de refus de compromis sur quelques unes des questions essentielles où se trouvait engagé le destin de l’homme et le sens de son Dieu. Je savais le monde arabe, ce monde islamique plein d’oeuvres, de chefs-d'oeuvre, de récits, de chroniques, de poésie, d’architectures, de musiques. De puissantes flambées mystiques, de délicates gustations amoureuses. Je savais aussi que ce monde avait été dramatiquement stoppé dans son élan vers l’avenir par des démissions éhontées au plan de quelques-uns de ses responsables politiques, par des compromissions inadmissibles, par des abandons de souveraineté, par des lâchetés et des volte-face, par l’efficacité de colonisations rampantes intérieures et brutales extérieures, par la montée de la paupérisation et de la haine, par le recul de tout l’admirable acquis culturel et la dilapidation du trésor ancestral fait de pensée et d’émotion incomparables, je voyais – de mon observatoire parisien – venir les cassures et les guerres, progresser l’analphabétisme et l’intégrisme, se nouer les noeuds dont nous étouffons encore aujourd’hui. Mais il me fallait, face aux devantures des libraires, exister. Tout destin se façonne lentement, mais il s’invente lui-même en un éclair. Je compris que j’étais arabe et qu’en langue française, dans cette langue choisie pour moi par mon père mais aimée de moi par mon long accouplement avec elle, aimée de moi comme une personne peut être aimée, aimée d’amour, passionnément, éperdument, oui, je compris ce jour-là que l’arabe que j’étais s’accomplirait en tant qu’Arabe dans la langue d’en face, celle de l’autre rive de la Méditerranée, cette langue qui fut parfois celle de l’envahisseur et qu’il m’appartiendra bientôt, par mon oeuvre (déjà je croyais à l’oeuvre qui viendra) d’envahir à mon tour pacifiquement. Pacifiquement, oui, certes, mais sans rien renier de mes armes ni rien abandonner de mon bagage. J’entrais dans la langue française comme chez moi et le couvent qu’elle me paraissait parfois, je rêvais de le transformer en sérail, je veux dire d’adapter à ma propre structure intime les éléments d’un bâti imposé mais ductile et transformable.

Car en cela réside le plus grand pouvoir de cette langue: c’est qu’elle est si sûre d’elle-même qu’elle n’a aucune peine à se laisser apprivoiser. C’est langue de vaste accueil que le français, et tous qui, venus de l’extérieur de la langue, se sont approchés d’elle pour se l’approprier, vous le diront: elle se laisse faire, mais à une seule condition: c’est qu’elle ne soit pas défigurée, sinon par jeu. Elle se laisse faire par jeu, dis-je, mais le jeu a ses règles et il est bon que ces règles soient observées. Observées, certes, dis-je encore, mais pas trop. Vous voulez jouer avec moi, dit la langue, pourquoi pas ? Mais que m’offrez vous en échange ?” C’est en cela, oserai-je le dire ? que la langue française est féminine, est femme. “Tu veux ou tu veux pas ?” disait il y a plus de vingt ans une chanson célèbre. A quoi répondait, sur un autre plan, une autre chanson fameuse de la même époque: “Je t’aime. Moi non plus”.

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