Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
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LE FRANÇAIS, L’AUTRE LANGUE (suite)

Schehadé est comme moi: un écrivain libanais qui a choisi d’écrire en français. A-t-il vraiment choisi ? Sans doute les circonstances ont-elles joué leur rôle dans ce choix, dans cette détermination. Le milieu social auquel appartenait Schehadé s’exprimait plus volontiers en français qu’en arabe, comme le faisaient au milieu du XXème siècle bien des familles fascinées par tout ce qui venait d’Europe et plus particulièrement de France en ce qui concerne les valeurs de vie et les coutumes au quotidien, l’habillement et les moeurs, l’éducation dans des écoles et des collèges le plus souvent religieux et où le français était la langue-mère, quand tout autour se défaisaient les traditions et la culture de l’Orient ancien, les livres, les journaux illustrés, les bandes dessinées, les fards, les modes et bientôt, par le phonographe, les chansons, et par l’invention du cinématographe, le romanesque des images, cette vie seconde. Bientôt, outre le milieu social, c’est l’Histoire qui, en Orient, viendra au secours de la langue et de la culture françaises, cela qu’on appelle pas encore la Francophonie, par la vertu du Mandat confié en 1926 par la Société des Nations à la France aux fins de conduire le Liban et la Syrie, provinces détachées de l’ex-Empire ottoman vaincu par les puissances alliées en 1918, à la modernité puis à l’indépendance. C’est à ce moment-là que la langue française va trouver ses premières puissantes assises au Liban et que des racines vont se développer dans un tuf propice pour qu’un “ très grand arbre du langage”, comme celui dont parle Saint-John Perse en arrive à naître chez nous, au Liban, puis à grandir et se développer, arrosé parfois par des arrosoirs politiques, gravement soigné par les uns, récusé et refusé par les autres selon les circonstances et les avatars de la longue histoire que l’on sait, histoire complice, histoire conflictuelle, histoire jamais toute en noir ou toute en blanc, mais grise et tourmentée, comme ces brusques orages qui naissent en Méditerranée et qui ensuite s’apaisent, et le ciel redevient de limpidité pure comme si le bleu ne l’avait jamais quitté.

Outre le robuste appareillage dont la langue française, au-delà des péripéties politiques et des affinités intellectuelles et spirituelles, a toujours pu profiter au Liban, depuis l’installation de diverses missions religieuses dans le pays au XIXème siècle, mais surtout depuis la mise en place de ce vaisseau amiral que sera bientôt l’Université Saint-Joseph, des Pères Jésuites, créé il y a cent vingt cinq ans, pour regarder dans les yeux l’autre pôle universitaire grandissant, la prestigieuse Université Américaine de Beyrouth, oui, outre toute cette flotte pacifique au service de ce qu’on devrait appeler mieux que francophonie francité, la fin des divers contentieux entre la France et les pays arabes, la position équilibrée de la France dans le conflit israélo-palestinien, ont permis au français, langue et culture, de prendre son véritable visage, qui est visage d’accueil et qui est rayonnement d’humanisme.

J’ai dit au début de cet écrit que le français était une langue pour vivre. Je m’en explique. Je suis arabe et je tiens à mon arabité. Qui est la forme la plus profonde de mon identité, matrice originelle, en quelque sorte. Mon père s’appelait Mahmoud et ma mère Raïfé, l’un et l’autre de la vieille souche beyrouthine. J’ai grandi dans les rites de l’Islam, un Islam souriant et tolérant, et dans les fastes quotidiens de la langue arabe, mon père étant un poète de bonne facture classique et ma mère une lectrice impénitente. Mon père, qui était linguiste et grammairien aimait passionnément sa langue qui lui tenait lieu de nourrice affective. Il me plaça pourtant, à quatre ans, entre les mains d’une autre nourrice qui me deviendra mère, cette langue française que je ne devais jamais plus quitter. Plus tard, je rencontrerai comme si je l’avais écrit moi-même et comme s’il célébrait ma propre mère, mère mentale s’entend, le fameux vers de Du Bellay: “France, mère des arts, des armes et des lois”.

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