Échange : mot-clé. Aujourd’hui, le dialogue des cultures passe nécessairement par la traduction. Depuis environ cent cinquante ans, la langue française est l’une des principales plates-formes de la traduction en Europe, beaucoup d’orientalistes et de spécialistes ayant transcrit en français, souvent de manière admirable, certains textes majeurs des communautés des autres rives : chinoise, japonaise, arabe, persane, africaine, précolombienne, et d’autres encore. La traduction, du français vers d’autres langues, notamment les langues du tiers-monde, se fit longtemps de manière très épisodique, anarchique et hasardeuse. Aujourd’hui, les choses ont profondément changé : les maisons d’édition françaises traduisent beaucoup et de mieux en mieux, et de nombreux auteurs français, ou traduits en français, sont traduits dans d’autres langues, notamment l’arabe qui est ma langue. Je témoigne à partir de mon expérience personnelle : étant libanais, j’appartiens par mes origines à un pays intensément traducteur, le plus actif de tous les pays arabes en ce domaine. J’ai traduit moi-même en français quelques textes importants de la modernité arabe et j’ai, à partir du français, étant un écrivain de langue française, eu moi-même le privilège d’être traduit dans une quinzaine de langues de la planète.
Pourquoi un écrivain du tiers-monde, par exemple un écrivain issu du monde arabe, a-t-il besoin soit d’écrire en français, soit d’être traduit dans cette langue ? L’arabe est, certes, une grande langue, mais il reste d’un usage réservé au seul monde arabe. En revanche, le français, au-delà même de sa valeur proprement littéraire, est une langue de communication internationale. Écrire en français ou être traduit dans cette langue, c’est s’inscrire évidemment dans un patrimoine privilégié, mais c’est aussi, comme je viens de l’évoquer, pouvoir espérer un transfert vers d’autres aires linguistiques. C’est s’assurer ainsi, outre le lectorat français et francophone, avec souvent à la clé une mise en perspective critique de l’œuvre, une audience internationale. Cette audience est d’autant plus précieuse que, fréquemment, l’écrivain dont je parle est en mal de public dans son pays d’origine, soit pour des raisons économiques (le livre est trop cher), soit pour des raisons intellectuelles (le public est peu formé culturellement ou déformé idéologiquement), soit pour des raisons politiques (l’auteur est interdit de public ou censuré).
À l’écrivain persécuté ou censuré, la langue française proposera donc un espace de liberté. En français directement ou par les voies de la traduction , cet écrivain peut exprimer ce qu’il n’aurait pu dire dans sa langue et dans son pays d’origine. C’est là également une victoire de la démocratie. La diffusion éventuelle de son propos dans d’autres langues propos qui est toujours lucide ou courageux, s’agissant d’un écrivain contestataire, parfois même révolutionnaire ne peut qu’ajouter à cette victoire.
Parce que la langue française s’est toujours adaptée aussi vite que possible aux réalités du monde contemporain, elle propose à son utilisateur un instrument nuancé et inventif pour aller plus loin dans l’exploration et la formulation d’idées neuves, de concepts inédits, de sentiments ou de sensations difficilement identifiables pour cause de subtilité extrême. Ce faisant, la langue française permet de sortir des sentiers battus, de stimuler en chacun, par l’oxygène qu’elle apporte, tous les dynamismes créateurs. Je l’ai définie comme espace de liberté. En effet, si, depuis deux siècles, le français a été sans doute la structure langagière la plus malmenée, cette structure aura également été la plus traversée de formes neuves. « Rossignol désaccordé pour l’honneur de la musique », disait de Pierre Boulez mon compatriote Georges Schéhadé. Langue de notre modernité récurrente, le français est ce beau rossignol-là, désaccordé, mais sans cesse réaccordé pour l’honneur de l’esprit.
Salah Stétié