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Stétié |
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SAISIR CE QUI EST PROCHE
Je me suis souvent interrogé sur la nature de l'intuition, cette fiancée mystérieuse du créateur: poète, artiste, écrivain, philosophe, savant. Sans doute, d'une catégorie à l'autre de tous ces inventeurs, l'intuition présente-t-elle des points d'identité et de convergence, mais aussi, sans doute, d'une catégorie l'autre, des spécificités. N'ayant d'expérience directe que de l'intuition poétique et, par extension, de l'intuition artistique, c'est à cette seule expérience que j'aurai recours dans ma rêverie concernant cette passante, fulgurante et fugace.
Il y a, de l'intuition, un avant et un après. L'après est, à mes yeux, mieux connu que l'avant. Soudain quelque chose vous est donné auquel vous ne vous attendiez pas, du moins apparemment: un don du ciel, une dictée rapide et drue d'on ne sait quels dieux, un éclair aussi intense et bref qu'un éclair de chaleur. Quelque chose se déchire et s'éclaire dans une attente fermée (il faudra revenir sur ce terme d'"attente"). Intuition, oui, mais la langue classique a retenu aussi le beau mot d'essence spirituelle d'inspiration où se reconnaît en filigrane, et comme derrière un voile, la respiration de l'esprit dont on peut hésiter sur le point de savoir s'il faut l'écrire avec une initiale minuscule ou majuscule. J'avoue, à ma vive confusion, dans cet âge avancé qui est désormais le mien, que je ne sais trop qu'en penser. Mais, sur la dictée brève que j'évoque, laissons parler Paul Valéry qui, plus qu'aucun autre poète de son temps, sinon peut-être Rainer Maria Rilke dans, notamment, les Elégies de Duino, aura songé à la violence du phénomène intuitif et l'aura formulé. Il écrit dans "Palme" qui est, à mon sens, texte superbe, une longue réflexion sur le déclenchement inattendu, espéré, inespéré, de l'instant d'élection, vers souvent cités: Patience, patience Peut-être qu'en fait ces vers prolongent au-delà de l'éclair en qui se condensent les pouvoirs de l'intuition la générosité du don céleste en dispersant, selon tout un éventail de déclics possibles, les occurrences de la manne sollicitée. Il n'importe: ces vers disent l'essentiel. Ils le disent avec la musique propre à Valéry et bien loin de la façon compacte et ramassée, à la manière d'un gant de boxe, dont use Picasso pour signifier la même chose: Voire. J'ai dit de l'intuition qu'elle était une fiancée. Une fiancée est quelqu'un qui, nécessairement, vous accompagne, qui n'est pas celle qu'on recrute en cours de route, par hasard, par l'un ou l'autre des accidents innombrables qui font et façonnent notre chemin. J'ai parlé d'attente et j'ai dit que je reviendrai sur ce mot-là. Valéry parle de patience. Il y a précisément dans la figure symbolique de l'accompagnatrice, de cette fiancée dont reste inidentifié le visage, comme voilé, de l'attente et de la patience. Elle vient de loin, cette compagne affective, elle est ce que Valéry ne dit pas, ce à quoi sans doute il ne croit pas ou ne croit que partiellement la déléguée de cette puissance obscure en nous qu'on appelle l'inconscient. Les surréalistes ont mille fois raison d'affirmer, dans la continuité de Freud, que l'inconscient est le partenaire majeur de l'homme qui crée, de l'homme qui formule. Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, à la suite de Nerval et, aussi, de Victor Hugo, l'avaient formidablement pressenti. C'est, dans l'inconscient, comme dans une matrice, que se forment de la même sorte que se tissent les tissus de l'embryon, toutes ces préoccupations non avouées dont nous sommes, à un premier niveau archaïque, à plusieurs niveaux inexplorés et inexploités, les constellations primitives lesquelles sont, bien qu'informes encore, les ébauches de mieux en mieux formées, et se formant, des réponses que nous ferons plus tard, le moment venu, à nos appétits et à nos intérêts profonds et secrets, à nos désirs, à nos blessures et à nos mutilations; à notre puissant bond aussi dans l'espace de notre être à venir. Cette ombre, cette pénombre vivante et vitale dans laquelle les choses se préparent et où elles prennent petit à petit visage et densité, ce "milieu" comme celui dont parle les biologistes est, par ses virtualités, susceptible d'être comparé au liquide amniotique et, par ses pouvoirs d'infiltration et de pénétration, d'interpénétration à vrai dire, par la porosité à double sens qui le caractérise, à ce liquide élémentaire où nous baignons tous, "imaginalement", pour parler comme Henri Corbin, et que j'ai parfois appelé pour tenter de signifier cette communication splendidement énigmatique et pourtant on ne peut plus vraie qui s'établit entre nous, au sein de notre secret partagé la nappe phréatique. Pierre Reverdy exprime quelque chose d'équivalent: «Aujourd'hui note-t-il dans le Le Gant de crin la puissance lyrique ne saurait se passer de concentration. Il ne s'agit pas d'exploiter une émotion initiale et de la délayer, mais, au contraire, de réaliser dans l'oeuvre un faisceau d'émotions directement issues du fonds intime du poète et de livrer à l'esprit du lecteur cette force concentrée capable de provoquer en lui une émotion forte et d'alimenter une riche efflorescence de sentiments esthétiques. Le poète ne monnaye pas son or, il le livre natif.»[1] Ces figures constituées dans la profondeur, venues de nous, de notre histoire sans doute, histoire de chacun s'entend, mais aussi probablement d'une histoire qui nous dépasse (ce qu'il est convenu d'appeler l'inconscient collectif), voilà qu'elles font pression sur les flancs de la caverne intérieure et qu'elles demandent, par cette pression de plus en plus insistante, à paraître au jour. Comment sera-t-elle, une fois dévoilée, cette fiancée mystérieuse, cette Eurydice perdue et retrouvée qui exige que s'ouvrent devant elle les portes des Enfers où notre désir l'avait enfouie, l'avait exilée, l'avait, par excès de désir justement, acculée à se faire et à se parfaire. Saint-John Perse a exprimé, dans l'un de ses poèmes les plus connus, ce moment non d'incertitude ou d'hésitation, mais de suspens, où les choses qui ne sont pas encore vont être, surgies de la nuit intérieure, murmurantes encore et comme absentes au jour avant de prendre place dans la soudaine lumière de la parole qui équivaut, pour le peintre, à la couleur et à la forme : Et ne voilà-t-il pas déjà toute ma page elle-même bruissante, L'instant de ce surgissement, de cette apparition impromptue, fille pourtant de la plus longue patience et de la plus constante et fine écoute araignée immobile au milieu de la toile qu'elle a tissée et qui la traverse en un battement de cil à la plus imperceptible alerte c'est là, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, l'éclair de l'intuition. Il éclaire en une fraction de seconde un pan de l'architecture totale encore tenue par la nuit et qui devra être complétée par l'effort lucide du créateur venu doubler la dotation nocturne et brève, dotation déterminante. Cet instant d'illumination tire du magma primordial les "figures les plus profondes", pour citer une fois encore Valéry[3]. Ce dernier, dans un autre poème que "Palme", donne une sorte de matérialité charmante à cette intrusion de l'intuition au centre de notre lenteur habituelle en l'évoquant sous l'aspect le plus évasif qui soit, celui quasi acrobatique du "sylphe", dans un poème-chanson qui porte ce titre : Ni vu ni connu Ni vu ni connu Ni lu ni compris ? Ni vu ni connu, Ici, c'est la rapidité de l'opération, et son ambiguïté aussi bien, car l'intuition, si elle n'est pas partagée comme telle, dans son évidence mystérieuse, par l'interlocuteur, est porteuse inévitablement d'ambiguïté, c'est-à-dire d'inéquation et donc d'incompréhension et donc encore de déconcertation et de déraillement c'est, oui, la vélocité intuitive, sa compacité, sa sorte d'irrationalité dans l'irrécusable de son dit que souligne Valéry et sur quoi il insiste. A cette grâce légère de l'expression s'oppose l'aphorisme célèbre, en forme d'équation ontologique, de René Char, éclair de chaleur et qui se dit tel: nous habitons un éclair, il est le coeur de l'éternel. Je ne peux m'empêcher de voir dans cette énonciation non seulement le constat d'une situation humaine mise en perspective par le poète, mais aussi l'expérience directe et formulatrice de la fulguration. , dit, de son côté, dans un autre contexte il est vrai, le Coran. On me pardonnera ces citations destinées, seulement par le recours à divers pièges subtils, à tenter de se saisir de l'insaisissable. Celui-ci, même s'il consent à nous donner un reflet de lui-même, miroir suffisant efficace pour nous illuminer par réfraction, aussitôt l'apparu paru se retire. La nuit à nouveau tombe sur le travail qui reste à faire, là, devant. On peut aimer prolonger aussi longtemps que possible cet état d'engourdissement où quelque chose qu'on a reçu et dont on ne se sent pas directement responsable, nous a comblés. Henri Michaux est avide de ces "passages", ainsi qu'il les appelle: Et il ajoute: [5] Pourtant, il faut continuer, il faut extraire de sa gangue ce qui, ayant été entr'aperçu, doit devenir visible entièrement, puisque, de sa visibilité totale, construite à partir des éléments fournis par sa semi-construction originelle, à mi-chemin d'une violente déconstruction toujours possible, dépend le destin de l'oeuvre et la capacité de l'ouvrier. Il faut tirer fil à fil, sans le rompre, la toile d'araignée inscrite dans le projet de l'ombre ombre désormais feinte, mais non moins redoutable pour autant et capable de se refermer comme un piège , tirer la toile d'araignée du piège de l'ombre et, avec elle, vivante, dépositaire de la totalité du secret, "l'araignée sacrée" dont parla Mallarmé, celle qui pense en nous en se passant de nous chaque fois qu'elle le peut. Le de Rimbaud est intuition; est inscription des choses dans leur continuation, peut-être malheureuse, jusqu'à ce que d'autres éclairs viennent aider le laboureur, éclairs qui apportent sur ses mains l'eau de la nouvelle pluie du ciel, le confirment dans sa dignité ouvrière, tout en le lavant de la boue attachée à cette condition évasivement illuminée (mais combien formidablement alors!) qui est la sienne. A-t-on le droit de se citer soi-même ? J'ai écrit, faisant allusion à ce type de difficulté-là: [6] Or, cette dialectique de l'intuition et de l'accommodement aux réalités laborieuses du quotidien, par quoi se signifie et se signe toute la grandeur de la créativité de l'homme et son effort pour s'exhausser là où il n'est pas attendu, à ce niveau où sa tête voisine admirablement avec les orteils des dieux et peut-être, par un rétablissement imaginairement spectaculaire, arrivera-t-il à se hisser entièrement, corps et âme, à ce même niveau où il marchera à son tour , c'est l'un de ceux qui ont fréquenté ces mêmes dieux, terribles et foudroyants, qui l'aura le mieux exprimée. C'est du moins ainsi que j'interprète, de Hölderlin, les premiers vers de son poème l'Ister que je cite ici, pour clore cette réflexion, dans la très belle traduction belle et juste qu'en a donnée naguère André du Bouchet : Arrive, feu ! [1]"Le Gant de crin", notes, Flammarion |
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