Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
Derniers ouvrages publiés






















PETITE MONNAIE DES MORTS

 

Mille roses pour l’épine
Mille regards pour l’aveugle 

Au bout de ses doigts le bruit de ses yeux
Ainsi que ruisseau de la préhistoire 

Quelques bêtes venues pour le cataclysme
Les fiancés ont préféré dormir sous l’arbre
Ils n’ont pas connu le nom de l’arbre
Non plus que le nom du nom, ni leurs prénoms 

Au bout de chacune de leurs mains aveugles
Des doigts de doigt :
Refermé, meurtri,
Un œil refermé.
C’est la main qui voit avec l’œil du centre

 Les amants voient en levant la main
Leur paume est miroir 

Autour  ––––––  les insectes
Les mouches les abeilles les guêpes les libellules
Les papillons ne sont pas les moins féroces 

Le ruisseau marmonne un chant de préhistoire
Elle, dévastée par la tyrannie,
Préhistoire, la fin des mots commence 

Le mot qui dit la rose n’existe pas
Tout est possible : il signifiera le crabe
Le crabe, l’irrationnel mangeur de roses.
Rose et raison. De raison nous sommes.
Nous, les inaccomplis, les ombreux, les inexistants.
L’irrationnel peut-être est-il baleine ou fleur
Requin bleu ou feu de la salamandre 

La rose aussi n’existe.
Quelle rose dans cette pestilence d’excrément ?
Pestilentiels les chats, pestilentiels les amants et tous leurs chiens.
La porcherie d’amour n’est pas loin.
Jamais les gestes aussi las, aussi lents… 

La main regarde avec l’œil du centre ; regarde
Tomber le paysage, les Alpes insonores
Tout cela ne serait ni grave ni terrible
Si quelqu’un vraiment regardait, voyait.
Si nous n’avions, debout, les pieds dans les fourmilières 

Un glaçon dans le céleste ciel, la lune :
Orpheline et dévorée de banlieues, claire aux tramways !
« L’histoire a-t-elle commencé ? », demande-t-on.
« Elle est déjà finie », répond Nietzsche.

Les amants, les fiancés ne sauront pas qu’ils vont mourir.
On échangera leurs bras contre des artichauts
Leurs pieds contre des navets, leur cœur contre un chou rouge
Leurs mots feront partie d’économies secrètes, d’une monnaie inconnue