Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
Derniers ouvrages publiés




















































L'INFINI

 

Il n'y a d'infini que par l'activation du fini. C'est le fini la pierre d'angle et c'est lui, et lui seul, qui supporte le poids très lourd de nos grandes, de nos vastes mythologies. Fatigué d'être contraint par nos pierres, soudain il fuse et s'envole d'un trait comme l'oiseau des ruines. L'activation du fini est notre fait et notre faix quotidiens, nous qui sommes des bûcherons du réel, des forgerons de métaux pauvres. Avec des bras en bois et des bustes de fer, on ne peut espérer s'évader vers les nuages. Nos yeux seuls voyagent pour nous. Ils vont, éclairés par le soleil ou illuminés par la nuit quand leurs paupières à la fin sont de velours, là où jamais, jamais, nous n'irons. Ils ont des affinités avec l'oiseau, des connivences avec le ciel, ils ont des réseaux qui s'abouchent avec l'infini. Mais ils veulent bien, nos yeux, par compassion d'amour, ne pas nous quitter, et continuer, eux princes, à nous servir: à regarder à notre place, à pleurer, s'il le faut, à notre place. Mais ils savent aussi que c'est, entre eux et nous, un pacte de vérité définitif par qui nous nous perdrons ensemble ou par qui, ensemble, nous nous sauverons. C'est pourquoi c'est avec tranquillité que nos yeux contemplent l'horizon, ce cercle vacillant autour de notre condition, cercle dont la seule issue est par le centre, point fort du réel où vient s'enraciner l'infini.

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Mais pour que soit rendu possible dans notre coeur d'intuition le surgissement diaphane de l'infini, il y faut la traversée à l'aveuglette de cette chambre encombrée de mille objets qu'est la vie où, à chaque instant, on se heurte à l'angle d'un meuble, où de mauvais bleus s'impriment sur nos corps et sur nos membres mis en prison. La relativité du monde, bien avant qu'Einstein ne l'eût faite formule, est notre expérience existentielle de tous les instants depuis toujours. Nous logeons à l'enseigne de ce qui nous étouffe, de ce qui nous fait follement suffoquer. L'univers ne serait-il donc qu'un grand bazar créé pour nous meurtrir ? En tout cas, c'est ici que tout se passe, sous le toit de l'univers et dans ce coin qui  nous a été attribué par la mystérieuse loterie qui régit, dans l'éclair, notre destin. C'est à partir de la commode, meuble idiot, qu'il nous appartient d'imaginer, peut-être même de fonder, le créant, notre lieu d'infini – comme le fit Mallarmé. Les poètes sont, de fait, ceux qui mêlent de l'infini à leurs envies de finitude car ils ont besoin, ces béliers, d'être un peu rassurés, et l'enclos qui les ceint et les enferme est précisément dispositif qui les rassure. Qui les rassure à peine. La mort est là, dehors, qui court autour de l'enceinte, renarde et louve. Les cornes du bélier n'y peuvent rien: le jour venu, arrachées avec la tête, les yeux à demi dévorés sur le sol où le sang fut bu, ces cornes meublent de rien le temps de la mort. De rien, mais pourtant d'un ornement. Ainsi: écrire.

*

De l'infini, nous n'avons que le témoignage à ras de terre d'un peu d'herbe dont nous ne saurons oublier qu'elle est, entre chacun de nous et le néant, l'inexpliquée médiatrice. La terre est velue là où il le faut comme l'est la femme qui, elle, donne le jour à l'infini, avec la complicité de ses mille serrures mystérieuses, ouvrant, face aux béances de la terre, sur un autre vide. Fenêtre ouverte est la femme; fenêtre fermée est la terre. Mais, de l'une à l'autre, il y a  ce chemin d'herbe où nous, les hommes, ceux sur qui en vient à pleuvoir quelquefois l'étoile de la poésie, celle affrontée sans cesse et confrontée à Sirius, "astre de la sécheresse" selon les antiques Arabes (et je les évoque ici comme amateurs de ciels étoilés et de femmes étoilantes: le Coran n'a-t-il pas été imaginé "en étoilement" selon ce qu'il en dit de lui-même ?), oui, de l'une à l'autre, racine de lit, racine de tombe, femme et terre, il y a ce chemin que nous aimons prendre et qui est creusé dans le souffle. Par ce souffle, chacun est uni à tout ce qui respire et peine, le vent, l'arbre, le corps, la mer, le ciel avec ses plus rayonnants nuages, eux aussi poussés par un souffle et les voici qui tournent au gris, au gris bleu luisant et au noir, à plus de noir encore, et les voici qui s'accumulent terriblement, qui se bousculent terriblement, jouant à l'on ne sait quel énorme jeu de pousse-toi de là que je m'y mette, à l'on ne sait quel tohu-bohu préhistorique, comme des bêtes enragées d'avoir soudain vu Dieu dans le cadre de sa fenêtre ouverte, et qui, prises de la grosse panique des âges, fuient dramatiquement, poussées au cul par la toute-puissante respiration. Ce n'est pas une scène de la savane africaine que je décris là mais bien ce qui se passe ordinairement dans nos cieux en des après-midi de chaleur quand, dans l'éclair, parvient à se densifier l'infini ou ce qui nous semble tel. Car de l'infini, l'un des visages tournés vers nous n'est pas de sérénité, mais je le vois plutôt comme une agitation éperdue d'une torche horrible.

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Bah ! A toutes ces dramaturgies, il faut savoir opposer, couvrant le nid des ardentes fourmis qui nous est coeur, l'herbe – encore elle – de notre paix la plus secrète. Car il y a en chacun de nous l'énigme d'une nappe phréatique où chacun puise, souvent sans le savoir. «Que Dieu sanctifie son secret!», dit la mystique musulmane à l'évocation de n'importe lequel de ces saints. Sous la voussure du ciel redevenu bleu, bleu séraphiquement, il y a la petite coupole blanche du saint endormi dans la tendresse étrange de la mort entre les quatre murs, blancs eux aussi, de son ultime voyage, bateau de pierre ou de pisé ayant, pour le jour des hommes, jeté l'ancre chez eux et parmi eux. Ainsi m'apparut à Bagdad, non loin du Tigre, le pauvre mausolée de Hallâj, le cénotaphe du prince des violents mystiques étant de très petites proportions et, drapé d'un dérisoire tissu vert, ne recouvrant qu'une poignée de cendres que de zélés disciples, après la flambée du corps, avaient réussi à distraire et avaient plantée là dans l'attente de la résurrection. Le corps de Hallâj, dis-je. Il avait été supplicié sur la croix, ses mains ensuite coupées et le tout confié au feu avant que les restes, les mauvais restes, les restes éblouissants, n'eussent été dispersés dans l'eau du fleuve. Hallâj, le plus dévasté de tous les hommes de Dieu et le plus dévastateur d'entre eux, savait de longue science obscure à quoi il s'exposait. Rappelons-nous ses vers d'intimité terrible et terrifiée avec le Dieu qui le livrera d'amour à la meute des juges, des sbires et des chiens. Lui, léonin, et face au Lion: rappelons-nous ces vers d'avant-supplice:

Celui qui me convie, et qui ne peut passer pour me léser
M'a fait boire à la coupe dont il a bu: tel l'hôte traitant son convive.
Puis la coupe ayant circulé, Il a fait apporter le cuir et le glaive.
Ainsi advient à qui boit le vin, avec le Dragon Zodiacal, en Eté.

L'accompagnateur de Hallâj, quand il y a quelques années, je rendis visite au cénotaphe, son compagnon d'éternité et son frère d'infini, en quelque sorte, était un minuscule vieillard, arbuste gravement rabougri, l'oeil blanc de cécité, et qui, quand il avait rendez-vous avec son Maître, commençait à laver à grandes eaux la pièce, puis, les enfants qui le regardaient faire étant partis, dégageant aussitôt la porte brimbalante pour qu'enfin la lumière entrât dans l'habitacle, il s'installait dans un coin, le dos cassé par l'angle dur, et marmonnait dans sa barbe étroite et longue on ne sait quelles pierreries de prière. L'après-midi où je me suis trouvé là, avec un ami cher, la lumière était dehors aride et non rafraîchie ni de près ni de loin par les brassées vivantes des palmes ventilant tout l'espace compris entre les branches de l'immense lyre constituée par le Tigre et l'Euphrate. Lyre verte comme celle dont peut-être usent dans le jardin rêvé les Anges d'un paradis immatériel et matériel tout à la fois. Ce jour-là, sur la rive inouïe d'un fleuve inaperçu de nous tous, le vieillard angélique et déjà mort chanta. Il tira de son maigre thorax et de ses poumons évaporés une voix ample, et violente, et sévère, et sonore, pour dire avec la colère des Anges justement, de ceux parmi les Anges qu'on devine usés jusqu'à la corde, et seules sont demeurées intactes les magnifiques cordes vocales, oui, il tira de son thorax les plus âpres des poèmes de Hallâj traitant de canidés l'assemblée des princes et des rois et les traînant dans la boue pisseuse du temps. Nous sortîmes de ce concert à une seule bouche abasourdis et comme touchés par l'effet foudroyant du pire alcool. Dehors, la lumière nous parut plus que jamais absurde. Ce soir-là nous mangeâmes avec un appétit vorace la carpe grasse et molle qui est le plat des hommes ordinaires après leur traversée de l'extraordinaire: il fallait ce brutal atterrissage après notre course haletante sur les chemins du feu.

*

C'était toucher l'infini.

Ce type d'événements minuscules aide ses acteurs à toucher l'infini.

Et c'est pour moi retourner à la case départ où j'estimais pouvoir dire que c'est le fini qui, à notre échelle, commandait tout le reste et même l'Echelle de Jacob. Ce serait assez satisfaisant pour l'esprit de terminer ce texte, ce très court texte sur l'infini, par ce beau mot d'échelle. Les Echelles du Levant, dont je viens. L'Echelle de Jacob, qu'il m’a plu de citer. Et René Char: «A l'âge d'homme, j'ai vu s'élever et grandir, sur le mur mitoyen de la vie et de la mort, une échelle de plus en plus nue, investie d'un pouvoir d'évulsion unique, le rêve.» Mais l'infini est cela qui, plus nu que le plus nu, déconcerte et défait tous les barreaux de nos échelles.