Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
Derniers ouvrages publiés










L'HOMME TREMBLÉ

 

C’est bien vers chez moi que se dirigeaient les visiteurs. La Départementale 34 les a conduits jusqu'ici. Ils suivirent longtemps le camion de couleur rouge, qui perdait de l'huile. La couleur est un avertissement.

Moi-même, aux aguets, j'attendais leur visite sans trop savoir. Qu'avions-nous, eux et moi, à échanger ? Je ne souhaitais de leur part, malgré le camion, qu'un peu, un tout petit peu de musique. Avec l’âge, on a besoin de musique. Tant que l'oreille fonctionne, avec sa forge délicate et sa trompe d'Eustache, on est relié à toute la liberté du monde, on entend bouger l’univers, on voit venir. Autant que l'œil écoute, l'oreille voit. Je m'étonne parfois, sans trop oser le dire, que les cercueils ne soient pas en forme de violoncelle. Plutôt que le surgissement de Gog et Magog, en pleine nuit de la terre, et leurs terribles questions, ce qu'on aimerait pouvoir accueillir, aux avant-postes du grand sommeil, c'est, haute et tremblante comme fut la vie, la symphonie errante et qu'on avait écoutée distraitement, des fragments de cette symphonie, des bouffées, des éclats. « La vie, c'est comme la musique – dit Goethe – il faudrait pouvoir l'entendre deux fois ».

Les visiteurs sonnèrent donc à la grille. Je leur ouvris, inquiet. Ils restèrent dehors. Seule une femme se détacha du groupe et vint vers moi. Elle était d'une immense beauté : une danseuse. La fougère a-t-elle tremblé ? Avec mes mains, tendrement, je l'apaisai.

La danseuse, en dansant, avançait vers moi, en faisant craquer les lattes du parquet. Elle laissait derrière elle un peu partout, comme des notes desséchées de solfège, des traces d'automne, des empreintes de feuilles mortes.

La main – ma main – veut arrêter l'avancée. Une autre main, de bronze doré, vient la doubler, pour que les choses demeurent en l’état, que tout reste en suspens. Main verte ? La pelouse se reprend à vivre malgré la saison. Les saisons, les merveilleuses saisons, se font signe.

Leur complicité crée l'émotion.

Les mondes de nouveau s'équilibrent.

Ce masque est-il mon visage solidifié ? Les visiteurs partiront avec mon visage.