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Stétié |
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LA GRANDE BARQUE
Il y a toujours une ruse dans la beauté du temps. Le souvenir d’un piège, comme de celui qui a précédé le Déluge. La Terre a été heureuse ces quelques longs jours-là, comblés déjà d’un champ à l’autre et d’un arbre à l’autre, sous la brume argentée des feuilles, d’olives en formation. Les couleurs du monde se voulaient droites et pures comme pour prouver que l’ouvrier central était un grand artiste et qu’il avait à sa disposition, pour en jouer jusqu’à la ténuité la plus vaporeuse, la forge des couleurs et son prisme éclatant.
Pourtant, d’expérience, Noé ne faisait pas à cet excès une confiance sans ombre. Bien au contraire. Même dans l’espace encore vide de psychologie où lui et ses semblables se mouvaient (nous sommes, ne pas l’oublier, aux temps antédiluviens), la brillance des choses soulevait en lui il ne savait quel soupçon de mélancolie, caresse d’une palme qui allait et venait sur un visage aimé lui faisant face, et le visage semblait disparaître un peu, et reparaître, dans la liqueur diaphane de l’air mésopotamien. Car les seuls palmiers que Noé connaissait et dont il avait appris, muscles et cordes de fibre à l’appui, à piller les magnifiques régimes blonds ou noirs, leurs fruits savoureux aux papilles autant que le jus épais des gousses du caroubier, c’étaient les palmiers touffus, hauts et verts, échassiers portant leurs plumes sur leur tête, de la vaste étendue de terre s’abreuvant d’une langue au Tigre et d’une autre langue à l’Euphrate. « Ah, quel beau pays que ce pays-là dont j’ai fait mon établissement pour les quelques siècles qu’il me reste à vivre ! », s’émerveillait Noé in petto. « Oui, se disait-il encore, quel beau pays où l’on peut boire du vin à volonté. Point seulement le vin de palme, âpre en bouche et parfois même un peu râpeux, mais du bon vin de vigne tiré de grappes grasses et molles comme des pis de chèvre ou même de chamelle, riches quant à eux d’une tout autre liqueur qu’on peut boire crue mais qu’on peut boire aussi fermentée et acide pour mieux tuer la soif, cette mauvaise fille du soleil ». Le soleil est une créature de Dieu : a-t-on le droit, se demande Noé soudain anxieux, de lui attribuer quelque fille que ce soit, et de surplus mauvaise ? Il a soudain honte d’ainsi divaguer, lui à qui hormis l’épisode vineux à venir, épisode dont il tiendra pour responsable l’un de ses trois fils prénommé Cham (“le Noir”) qu’il maudira pour la circonstance tous s’accordent à prophétiser, au vu de son habileté pratique, un beau destin de sage. Certains même vont jusqu’à prétendre que l’excellent menuisier qu’il est quand il veut, devrait se donner le temps d’imaginer en lieu et place de ces modestes barques de pêcheur à la petite journée que chacun sait confectionner avec rien : quelques planches courbes, quelques rivets, des palmes desséchées, un peu de ce liquide gluant et noir, dit goudron, qui suinte ici ou là du sol si pauvre, oui, Noé devrait imaginer une grande, très grande barque, avec des flancs si hauts qu’elle pourrait empêcher la mer, pourquoi pas la mer ? avec une telle barque on pourrait s’y risquer , l’empêcher, donc, la mer, ses vagues furibondes, de s’inviter à bord faisant plus que mouiller le sol surélevé du très glorieux “neptune” (“neptune”, de naphta, qui sera un jour l’une des appellations un peu prétentieuses du goudron). On alla même jusqu’à prédire à l’auteur éventuel d’un tel Grand Œuvre que, s’il réussissait son pari, il serait cité plus tard comme l’un des bienfaiteurs de l’humanité (humanité encore peu conséquente : quelques villes et villages, dont, notamment, les clans et tribus nomades de Chaldée), peut-être même son souverain, puisque l’homme a besoin de manger pour vivre et qu’il ne vit pas seulement que de pain, qu’il ne vit pas seulement que de dattes, qu’il vit aussi d’herbes et de légumes, qu’il vit aussi de viande, qu’il vit aussi, surtout, de poisson, de belle et bonne carpe d’Euphrate par exemple, mais aussi, s’il le peut, de ces succulents poissons presque inconnus que sait fabriquer le grand Golfe du Sud à condition qu’on puisse y aller un peu loin, vers les profondeurs de l’eau, là où l’on parviendrait à jeter un véritable filet attrape-tout. « Si tu fais cela, dit-on à Noé Monsieur Noé , tu auras, sois-en sûr, ton nom inscrit sur les papyrus des Égyptiens, peut-être même, puisque l’épopée de Gilgamesh est définitivement écrite et close et que certains de nos lettrés savent la lire et quelquefois nous en traduire un épisode par-ci, une suite de vers par-là, oui, vraiment, si tu fais cela, immense artisan imaginatif pour qui les planches courbes, de la proue à la poupe, n’ont plus guère de secrets, alors beaucoup te déclareront prophète parmi les nations et chaque fois qu’on dégustera un poisson d’eau salée, d’eaux mêlées à tout le moins, on bénira ton nom. Ainsi, pour plusieurs éternités successives, tu seras, nous le jurons par la sainteté du ciel de feu qui règne au-dessus de nos têtes, proclamé le plus généreux et plus délectable des sauveurs d’hommes ! ». « On verra, on verra, répond évasivement Noé et, de toute façon, il faut que j’en parle à mes deux fils Sem et Japhet, mes plus valeureux apprentis : sans leur aide, je ne suis bon à rien. Pour l’heure, il est tard et, vous le savez tous, je suis colombophile et j’ai un élevage de pigeons dont il faut que je m’occupe immédiatement. À partir de la terrasse de ma maison et par de vastes moulinets de bras au regard du ciel où ils volent, je les ramène à leur pigeonnier du soir. Sinon, une fois la nuit tombée, ils risquent de ne plus me voir et de s’égarer à tout jamais dans l’espace incommensurable de Dieu ». « Homme de Dieu, lui répondent ses solliciteurs, rentre vite chez toi, pour tes pigeons. Mais demain, dès le réveil, parle à tes fils de notre projet et, sois-en convaincu, si tu réalises un jour la Barque, tu seras cité, grand honneur pour nous tous, dans la Bible… » La Bible, il ne sait pas ce que c’est. Ses interlocuteurs non plus. D’ailleurs personne ne le sait : pour cela il aurait fallu que la Bible ait eu lieu. Or, elle reste à rêver et à écrire, ce qui prendra beaucoup de temps : des siècles. Noé, pressant le pas, sait, quant à lui, qu’il n’a nulle envie ni nulle raison de fabriquer quelque embarcation que ce soit, petite ou grande. Car, d’une part, il a plein de choses en train et, n’ayant guère le pied marin, il a peur que la Grande Barque faite, on n’exige de lui de prendre en main la manœuvre de l’ensemble de l’opération ; que, d’autre part, c’est d’un tout autre projet qu’il rêve, lui qui aime tant les bêtes, des colombes aux vipères, des hérissons aux lions et aux tigres. Les fauves, les lions et les tigres, toujours invisibles, il n’ignore pas qu’il en existe en Mésopotamie, venus d’une insaisissable Golconde, à travers sans doute les solitudes achéménides et jusqu’aux abords, demeurés désertiques, d’Ur et d’Uruk. Ce dont il rêve, lui, l’ami des colombes (elles reviennent parfois le soir avec un petit rameau d’olivier arraché à l’arbre et resté pris à leur bec), c’est d’établir autour de lui, plutôt que d’hommes, une sorte de confrérie d’animaux dont il aurait été le régent, un couple par espèce il n’y en a pas tant, après tout , de manière à sauver les oiseaux, les mammifères, les poissons, les insectes et aussi bien le reste, si reste il y a. Les sauver et, si possible, les raconter déjà il ne sait trop comment à l’intention de ceux qu’il appelle, assez bizarrement, “les générations futures”. Ce qu’il voudrait, en somme, c’est réinventer à son usage personnel le Paradis terrestre, celui d’avant l’intrusion de l’homme. « Tout compte fait, se dit-il, c’est bien aux bêtes que Dieu a donné priorité, ce sont elles qu’il a créées en premier puisqu’il demandera par la suite à Adam de les nommer. C’est bien la preuve que Dieu, dans sa sollicitude, a choisi de privilégier celles-ci, les bêtes. Dieu trouvait donc un certain avantage, une certaine délectation, à s’isoler ainsi avec elles, pour Dieu sait combien de temps, des siècles, des millénaires, dans la verdure : douceur, beauté, gentillesse, noblesse, il faisait ainsi crédit et confiance, un crédit illimité, une confiance amusée et tendre, aux premières-nées de son imagination. C’est beaucoup plus tard, une fois qu’elles auront reçu leur nom de l’homme que les bêtes, séparées et distinctes, deviendront sectaires, méchantes et agressives. Avant… avant, c’était la fraternité universelle à laquelle je songe : la tortue aussi rapide que le lièvre, l’agneau bêlant en musique, les repas partagés dans l’innocence. Que soient donc les bêtes voulues par Dieu telles que sorties de ses mains, et privées bien heureusement de libre arbitre, mes amies personnelles, elles qui sont les enfants de l’initiale aurore, et que, par l’affection qu’elles se portent de mâle à femelle et de femelle à mâle, elles enseignent aux astres et aux plantes et d’une espèce à l’autre, et jusqu’au sein de leur propre espèce, les lois flexibles et inflexibles du véridique amour ! Dieu veuille que, ce faisant, elles en viennent à contaminer les hommes… » Ainsi délirait Noé qui aimait les bêtes et qui, on l’aura compris, n’aimait pas les hommes. Ou ne les aimait que peu. Les hommes, mais les femmes aussi bien. Il trouvait les premiers vils, voleurs, vaniteux ; les secondes, malignes, médisantes, malfaisantes. Il avait toujours tristement présent à l’esprit l’exemple déplorable de son aïeule Ève (sa trisaïeule ou plus, il n’aurait su le dire) ; il avait toujours présent à l’esprit son arrière-arrière-grand-oncle Caïn. L’une s’était laissée abuser par un faux serpent, l’idiote ! L’autre avait agi comme un vrai animal, propre au sang. Il faut dire que Noé mettait grand soin à distinguer ce qui était désigné comme animal, pétri donc de bas instincts, de ce qui était une bête, créature, quant à elle, obscure et limpide. Dans cette logique, il y avait toujours à ses yeux de l’Ève animale chez la plus séduisante des femmes, du Caïn chez le plus débonnaire des hommes. « Apparences, fallacieuses apparences… », marmonnait le doux géant, homme dans la force de l’âge, indifférent désormais au piège, à tous les pièges que pouvait vouloir lui tendre la beauté charmeuse des unes ou la flagornerie imbécile des autres. « Dieu est trop bon », se disait-il souvent en hochant pensivement la tête. Les assassinats, les adultères, les coups de main, les coups bas, les malversations, les viols, les détournements, les compromissions, les hypocrisies, les faux-semblants, l’exploitation des faibles et des démunis, la fascination de l’impur, la haine du pur, la souillure de l’enfance, l’orgueil contre Dieu, la floraison des idoles et des idolâtries, tout cela constituait pour le futur Patriarche un crève-cœur de chaque instant. Et le confortait chaque jour un peu plus, un peu mieux, dans son attachement exclusif aux bêtes. « Oui, vraiment, Dieu, notre Dieu, est trop respectueux de l’homme, cet impudique, cet impudent. Les anciens dieux de la contrée n’auraient pas fait montre, loin de là ! de la même indulgence ni de la même patience », se disait-il encore, se souvenant des récits qui circulaient toujours, parvenus des plus vieilles croyances de Sumer et d’Akkad, parmi ceux-là qu’il devait s’obliger à continuer d’appeler les siens, ce peuple, le sien donc, têtes évaporées et natures lâches. Se rappelant aussi, non sans une certaine sympathie, voire une forme d’admiration, que ces dieux ne s’embarrassaient de rien ni ne craignaient de se révéler expéditifs si la situation l’exigeait ; ayant créé une première humanité par eux jugée bientôt médiocre et stupide à défaut d’être mauvaise de cœur, ils la noyèrent sous des flots d’eau tombés du ciel, ce qui se fit d’autant plus facilement qu’à ces hommes manquaient l’essentiel : l’os structurant. De ce seul fait, ils étaient mous et solubles. Ils furent vite remplacés par les hommes d’os (et de pas mal de chair) que l’on sait. Mous et solubles, les uns, osseux et durs, les autres : c’était même vermine. Si Dieu voulait… Ah ! si, par un nouveau déluge imité de l’ancien, il voulait bien débarrasser la terre de cette infection... Mais rien à faire : « Le Seigneur est définitivement trop généreux, grinçait Noé entre ses dents serrées. Que son Très Saint Nom soit cependant béni pour les siècles des siècles ! », s’empressait-il d’ajouter avec une nuance de regret. Puis le voici sourire : « De la sorte, au moins, les bêtes, mes aimées, ces plus nobles parmi les créatures, seront sauvées : car comment feraient-elles, en effet, si l’eau venait à monter de toutes parts, elles, les pauvres, qui hormis les poissons que les hommes veulent déjà dévorer à qui mieux-mieux ne savent pas nager longtemps ni, pour ce qui est des oiseaux, voler indéfiniment non plus. Puis le voici qui se surprend à rire franchement : « Et où Dieu trouverait-il toute l’eau dont nous avons besoin, lui et moi, pour ce travail ? ». Soudain, au rappel de ses bêtes, il est saisi d’une immense angoisse, à en avoir un nœud dans la gorge : « La Grande Barque, il faut pourtant la construire. C’est vrai qu’il y a longtemps, très longtemps qu’il n’a pas plu sur cette contrée : de mémoire d’homme, on ne se souvient pas d’autre chose dans notre ciel que de nuages de poussière. Mais si cela, cette pluie, s’est produite une fois déjà selon ce qu’en racontent les Anciens, pourquoi cela ne se produirait-il pas à nouveau ? Et, dans ce cas, qu’adviendrait-il des bêtes ? ». Sa détermination est désormais totale : demain, très tôt, il parlera à Japhet et à Sem. Il va falloir que tous fassent vite, aussi vite que possible. * Les rayons de couleur rayonnaient de toutes parts. Le bleu du ciel, bien qu’intact, était décoloré jusqu’à en paraître blanc. Des coups de maillet, venus de l’atelier improvisé sous de grandes palmes si sèches qu’elles n’étaient plus que momies végétales, soudain pressaient leur rythme, provoquant dans l’air torride des plaques de son durci. Sem, Japhet et leurs apprentis faisaient ce qu’ils pouvaient pour répondre à la folie créatrice qui s’était emparé de Noé, un Noé devenu très irascible. Il vient de grimper jusqu’à sa terrasse pour convoquer à grands moulinets de bras ses colombes, points qui là-haut étincellent, grossissant à vue d’œil. Noé pourrait déjà presque les compter. Soudain, une goutte chaude tombe sur le dos de sa main tendue. Il croit à une crotte de pigeon. C’est une grosse, une très grosse goutte, mais d’eau. |