Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
Derniers ouvrages publiés



























La dormeuse cernée



La poupée est dormante.
Autour d’elle est la battue des vents.
Tous ces bras arrachés, tous ces pieds, cet entrecroisement de pas nocturnes
Dans la très sombre rue par temps de neige
Cernant un champ couvert de chevaux
Ils entourent la poupée écarlate, écartelée, l’enfant de sept ans avec qui j’ai joué, qui fut violentée et violée, et qu’on a retirée du jeu,
Tous ces faussaires ! La poupée était peut-être un peu vivante encore …
Non pas le pneu crevé qu’on garde longuement ombragé pour rien sous des branches dans des pays de fermes,
Patiente éternité des socs et des fers,
Mais autre éternité de caoutchouc, ces pneus, tous ces pneus dans la ville.
La poésie, on l’a retirée du jeu, on l’a tuée.

La poupée est dormante.
Il y a plusieurs jardins dans sa rue.
Elle y va avec ses terribles doigts devant ses yeux, cachant ses yeux,
Autour d’elle les pommiers sont en fleurs, leur neige est à ses pieds.
Dentelle pour les mille fiancées à venir
Qui seront bloquées à leur tour dans le temps durcissant.

Mais que seulement elle ouvre les yeux ! qu’elle regarde
L’énorme illusion verte, la forteresse engrappée d’étoiles !
Qu’elle marche avec ses pieds nus sur le sable
Car la mort n’est pas son vrai nom d’oiseau mythique
Face à la haute peine tombée sur la noirceur des jours
Dans ce monde duquel le soleil s’est, à pas lents, retiré.

Qu’elle regarde, puis se rendorme un peu.
Que la poésie, cristal de mon amour, se rendorme
Avant l’arrivée ombreuse de la neige, ce rien du rêve,
Ce rien où vont d’autres poupées les yeux rivés sur des densités mortes
Comme en pays du sud on boit à la vaine cruche une eau vaine
Près des raisins de la saison et de ses figues.
Ailleurs aussi, je le sais, il y a des poupées de soie et d’asphalte
Autour de qui les papillons voltigent par amour de l’or dans le temps
- " Pourquoi avoir créé tant de poupées ? " se demande, non sans anxiété, Michel-Ange.

Pourquoi tant de poupées, de poupées – et la dormante seule ?
Elle attend de ce qu’elle est, durement, son pur éveil.
Entre éveil et réveil est le temps qu’elle respire, l’irrespirable,
Elle, assise à sa toilette et de rien ses mains sont
Sur les os du clavier, son très dur chant d’aveugle dans l’oreille,
Visant d’une très aiguë flèche l’ange archaïque
Et tout le soleil fixe de sa face.

Elle pleure, inhabitée.
Dehors il y a la rue avec ses autos la ville
Au bout des rues la mer avec ses barques
Elle voudrait boire un peu de thé dans l’une de ces barques – dit Schehadé.
Elle voudrait marcher vers cela qui l’attend depuis toujours,
Acheter du pain et des œufs,
Mais elle est tranchée par l’épée, par le talent fort de l’épée,
Elle est l’inexpérience, l’inespérance
Dans ce très long pays très vert où elle est seule à genoux sous les arbes.

Ma seule, mon aimée
Je te reçois comme une enfant de sarcophage
Dans des bleus d’oliviers qui ont d’immenses peines
Parce que rien de toi ne s’égare au profit des hauts, très hauts nuages
C’est ici ton pays qui est l’avers et le revers des feuilles,
Les deux béliers de ton exil.