Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
Derniers ouvrages publiés













Décomposition de l'éclair en brindilles


I

Il est difficile de parler de la matière et de la magie du monde, l'une dans l'autre, à travers des traces, des signes et des jeux. Jeux de la lumière et de l'ombre, de la couleur et de son mystérieux retrait. Illusions et vestiges forment la substance des nuages, la texture du cosmos observé à l’œil nu. Il faudra bien qu'un jour on invente un dieu, un dieu très dense, pour faire contrepoids à tant d'impondérable, à tant de légèreté physique et, risquons le mot, métaphysique. Il faut de la pesanteur pour donner crédit à l'apesanteur. Pesanteur et apesanteur ont une fois pour toutes établi leur nid dans l ?homme qui, de ce fait, est le lieu incomparable de la poésie. Car, pour un manieur de mots (j'en suis un), tout est affaire de poésie.

VI

C'est l'amour qui est rouge, et c'est aussi le corps de l'amour. Rouge incarnat et rouge pourpre. La peau de la plus aimée est un épiderme rose. Rose est la rose aimée, écume d'un secret pourpre. Il faut prendre la rose sous les papilles de la langue, il faut savoir diviniser la peau. L'algue n'est rien, de femme, l'algue est tout. Entre algue et rose est l'endroit sanglant et maritime de la femme : tant de matière, tant de saveur, -pour tant de poésie. Tant de substance précieuse pour tant de réalité réelle. Que la vie soit vécue comme elle vient, dans ses longues fibres ténébreuses, jusqu'à la fin de l'arbre, jusqu'au début du feu. Les hommes rêvent de bleu, mais c'est le rouge qui les obsède : ils veulent pour s'acclimater ici, sur cette terre dont ils n'ont pas toujours l'usage, la couleur rouge. Chacun vit avec, suspendu dans sa nuit, un bœuf au croc.

XXI

Il n'est pas facile de voyager, d'opérer ce désenchevêtrement qui seul permet de quitter la complexité dans laquelle on est pris : comme l'oiseau que les gamins d'hier savaient piéger, selon un procédé aussi cruel qu'élémentaire, à un bâton de glu placé dans l ?arbre. Cette difficulté à s'en aller, à lâcher prise, toutes ces formalités imposées dans les aéroports et qui, à ras de rêve, stérilisent l'envie de partir, mais n ?empêchent pas le rêve de continuer à briller telle une icône au fond de notre intériorité assiégée. La lumière de l'affranchissement possible est toujours là : miroir, quête du Graal, cristal. Et, au sein de la nostalgie, toutes les couleurs promises, toutes les rosaces. Qu'est-ce donc qui chante ainsi dans la mémoire ? Quelle odelette perdue, quelle hélice de mer ou d'air brassant l'eau et l'espace ? Je suis assis, imaginant une désertion fabuleuse comme un départ sur la pointe des pieds jusqu'au seuil jamais rejoint de l'horizon. Et peut-être que cela, que cette fascination est déjà le début du voyage. De ce voyage que nous faisons tous à demeurer sur place sans bouger, les yeux soudain aussi cousus que la langue.