Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
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Des lettres
et des mouches


Plus que toute autre chose – une pierre, par exemple – l’homme veut laisser derrière lui une trace. Cela ne l’empêchera nullement, par ailleurs, de laisser aussi une pierre dans son dos : pierre tombale, cippe funéraire, statue... Mais, plus essentielle à ses yeux est la trace évasive, peut-être inconsciemment ressurgie des profondeurs de son passé nomade. De son passé indécis et de son présent en apparence stabilisé, de sa fragilité constitutive, ce destin vaporeux de nuage qui est le sien, il souhaite déduire quelque chose de plus vaporeux encore : un signe, une assemblée de signes. Une assemblée de signes, à partir d’un alphabet inventé et se formant mot à mot en une réserve d’émotions et de sens, c’est cela qu’on appelle un livre. L’homme – l’écrivain dans le cas d’espèce – se veut, assez mystérieusement, l’auteur d’un livre. Auteur ! Or un livre, outre les pattes de mouches qui l’inscrivent et qui, ailes de mouches, s’envoleront, est fait de la matière la plus vulnérable qui soit, papier mort avant que d’être né, objet de la convoitise barbare de tous les fléaux déchaînés : feu du ciel, eau de la terre, populations stupides de myriades de constellations papirophages qui sont encore plus avides et plus aveugles que les hommes, climats, montées imprévues (quoique prévisibles et inscrites à tous nos horizons), de l’insensibilité et de la bêtise, – et toutes autres plaies d’Égypte, celles qu’on connaît et celles qu’on ne connaît pas.

Et pourtant, muré dans son entêtement, l’homme veut laisser, face au sable et au vent, face au terrible, une marque tendre ou dure de sa traversée des choses: un livre.

Nous croyons habiter une planète qui tourne autour d’une étoile de feu et nous tournons, croyons-nous, avec notre habitat autour de ce feu dévorant et qui nous dévorera. En fait, nous habitons la maison de nos livres, dont certains sont dits par nous saints ou sacrés ; nous nous sentons protégés par leur murmure à nos oreilles et, à nos yeux, par cette brume zébrée d’éclairs qui monte des pages. C’est autour de nos mots que nous tournons. Déjà partis, un pied dans le vide, nous imprimons d’un coup de talon l’empreinte paradoxale de notre néant sur la peau du désert naissant.