Il ne s'agit pas, dans cet essai, d'interpréter Rimbaud comme le firent, souvent très éclairants, bien d'autres Rimbaud m'échappe Rimbaud, lu et relu au fil d'une vie déjà longue, continue de m'échapper comme le ferait, pourtant fortement désirée, une poignée d'eau. Mais on ne saurait par découragement renoncer à l'eau. Ce livre est donc une nouvelle tentative pour se saisir d'une matière aussi insaisissable que vitale. " Dire que je n 'ai pas eu souci de boire " est métaphore de poésie, mais la vie de l'esprit ne saurait, se détournant de ce qui décourage sa prise, se consoler par des métaphores. Boire, pour la vie de l'esprit, boire cela notamment dont elle a le plus besoin pour étancher cette soif de l'être dont elle est obsédée, c'est là possibilité de vivre et qui répond à la nécessité que j'ai dite. Il me faut donc interroger Rimbaud dans sa course furieuse, fleuve de feu, bateau ivre, torrent débndé et, au hasard des questions posées, déchirées aussitôt que posées par des interrogations plus aiguës encore et plus pressantes, récolter des bribes de réponse dans le venteux dialogue.
Dialogue ? Monologue ? Toute lectureest en définitive un semi-dialogue et un demi-monologue. Elle renvoie, à travers les mots d'autrui, à la propre voix altérée du lecteur. Et, parce que cette voix du lecteur est métissée de l'autre voix et par elle métamorphosée, toute lecture, finalement, est la capture d'une non-voix qui, projetée dans l'espace (ne parle-t-on pas d'espace vocal ?), est un non-lieu. Ce "non-lieu", ce lieu intermédiaire, est d'autant plus invivable qu’il est traversé des tensions issues des termes du paradoxe que pose, au départ, tout essai de dialogue. Paradoxe, puisqu'il s'agit de faire de l'un à partir de cela qui n 'est dramatiquement que double et qui, à terme, et malgré tous les efforts déployés, restera double. Plus sont éloignés les termes qui délimitent le champ évoqué, plus restera ambigu l'espace induit, et plus évident le lieu en sa nature de non-lieu.
Aussi bien ce livre, qui est l'espace d'un non-lieu, n'est-il pas vraiment un livre, à peine une tentative incertaine de dessiner, non sans naïveté, à la manière des géographes du Moyen Age, les pourtours et les confins du lieu devenu non-lieu en s'aidant, pour ne pas tout à fait s'égarer, de l'imagination infinie que le non-lieu postule et dont il s'accompagne. Science à demi dormeuse que celle de ces beaux grands savants médiévaux: science rêvée. La seule ici qui convienne, la seule en tout cas qui me convienne dans mon propre désarroi devant l'ambiguïté des mots et leur ambivalence. Ni compas, ni portulan, ni boussole, ni grammaire, ni méthodologie, ni lexicologie, ni logos, ni pathologie: une fraîcheur, une illusion sans doute de fraîcheur, comme fraîcheur de l'instinct, dont on sait pourtant qu'il ne connaît pas de hasard.
Je le dis tout net : ce livre n'enseigne nen et peut-être, en la chaîne aérienne de ses interrogations, combien propres à leur seul auteur, ne servira-t-il à apporter de réponse, aérienne elle aussi, qu'aux seuls anges de l'air. Chesterton, " Si les anges volent, c'est parcequ'ils se prennent a la légère ". Moi qui ne prétends à rien d'angélique, J'aime alléger. Le peut-être est pour moi ultime réponse. Le non-lieu est l'une des formes du peut-être. Le non-lieu est pour le rêve le vrai lieu, celui qu 'on aborde non sans hésitation m incertitude ni trouble, avec les mots étrangement aimantés et comme sachant, eux du moins, où ils vont du dormeur. Au demi-sommeil de Rimbaud répond, correspond le demi-sommeil du lecteur, en tout cas du lecteur que je suis, désireux non pas vraiment d'éclairer l'inéclairablemais, de sa petite lumière, de vérifier la densité de la nuit, ainsi deux fois prouvée. J'avais voulu intituler cet essai: " Rimbaud, peut-être... ". "Le Huitième Dormant", par référence aux Sept Dormants d'Ephèse, très Jeunes gens têtus guidés par l'étoile christique d'Orient, ensuite puissants dormeurs métaphysiques et, aussi bien, gens de la Grotte coranique qui n'habitèrent l'envers nocturne du monde que pour mieux habiter, le Jour venu, l'étemel pays de l'air — ce titre s'est mystérieusement imposé à moi "L'illumination des rêveurs vient des morts, celle des veilleurs, du rêve ", dit Yeats.
Portrait de Rimbaud par Messagier
* Du même puissant pas Rimbaud fait son oeuvre et sa vie. Nulle solution de continuité chez lut quelles que soient les apparences. En veut-on une preuve? Il a tout prévu, dès l'aurore de son génie, de ce qui lui sera soleil et destin. Mais, de toute façon, ce qu'il faut d'ores et déjà noter, sans pour autant faire de métaphysique, c'est que l'aventure terrestre et spirituelle d'Arthur Rimbaud semble s'être déroulée dans un instantané du temps, un anneau fermé comme d'un serpent qui se mord la queue, une contraction de l'hier et du demain dans un aujourd'hui absolu. Louis Massignon affirmait qu'au regard de Dieu, centre du cercle, tous les points de la circonférence se trouvent être équidistants et que pour lui, Dieu, il n'y a pas d'avant ni d'après, de passé ni d'avenir, ni par conséquent de déroulement du temps historique, mais seulement la substance même du temps, indéfiniment réversible. Rimbaud, qui n'est pas Dieu, a cette position centrale qui l'autorise à contempler, à ramasser d'un seul coup d'œil, l'arc complet de sa vie. C'est peut-être cela qu'il appelle "l'étendue de (son) innocence".