Monsieur l'Ambassadeur, Cher Mohammed Al-Kuwari,
Cher Dominique de Villepin, ancien Premier Ministre de la France, mais ce soir, surtout, ici, dans cette résidence fabuleuse où nous nous trouvons et où passe l'ombre de l'Empereur, Dominique, grand historien de Napoléon, analyste des civilisations, et subtil poète,
Chers amis,
Nous sommes réunis ce soir pour célébrer Doha, élue par l'ensemble des pays arabes comme capitale culturelle du monde arabe pour 2010. Je salue donc Doha dont la dimension culturelle et l'impact civilisationnel sont ainsi désignés à l'attention des nations et reconnus pour ce qu'ils sont : le témoignage d'un effort et d'un accomplissement, tous deux spectaculaires, pour placer les valeurs de l'esprit, de la créativité et de l'art au premier plan des préoccupations qui fondent la dignité des peuples et le rayonnement des pays. Derrière Doha, derrière son souverain, le si sage Cheikh Jassem el-Thâni, à qui mon pays, le Liban, tout récemment encore, doit le miracle d'avoir réussi à trouver une nouvelle stabilité politique, derrière l'épouse du prince, la Cheïkha Moza, dont nul n'ignore l'extraordinaire volonté de doter son pays de tous les insignes de la culture dans ses deux pôles opposés et complémentaires, l'enracinement dans une tradition bien comprise et l'élan vers une modernité aussi indispensable qu'intégrale, oui, derrière Doha et ceux qui travaillent au quotidien à l'éclat de cette ville, il y a le Qatar, pays respectable et respecté qui joue, chacun ici le sait, un rôle déterminant dans l'équilibre interne de la région arabe et dans les relations de cette région avec le reste du monde, notamment au vu de la si douloureuse Palestine où le Qatar a toujours soutenu, et parfois provoqué les initiatives diplomatiques visant à établir cette paix globale et juste, seule susceptible de ramener le calme et la prospérité dans toute cette partie du monde.
Ce faisant, le Qatar joue son rôle dans ce dialogue international et interculturel que tous, hommes et femmes de bonne volonté, appelons de nos vœux. Entre le monde arabe et la France, ce dialogue a toujours existé, pour le meilleur et pour le pire, depuis l'aube des temps. L'historien Dominique de Villepin vous l'expliquerait mieux que je ne saurais le faire : c'est le plus souvent la géographie qui provoque l'histoire et l'histoire à son tour remodèle la géographie, du moins la géographie politique. Or le monde arabe, d'Orient et d'Occident, s'est toujours trouvé, de l'autre côté de la Méditerranée, le seuil émerveillant de la France, de même que la France a toujours été, pour le monde arabe, le voisin tantôt attirant, tantôt redoutable et redouté. Et tout cela, cette “double fascination bloquée” comme il m'est arrivé de la surnommer dans l'un de mes livres, a sa projection dans l'imaginaire des hommes de l'un et l'autre mondes.
Quelques exemples de cette conjonction du réel et de l'immatériel : le premier grand poème de la tradition française n'est-il pas cette Chanson de Roland qui met face à face, à la fin du Xe siècle, les chevaliers francs et les chevaliers maures d'Andalousie, ce magnifique ensemble arabe en terre d'Espagne ? Et, à l'époque où le monde arabe, brillait à Cordoue, Grenade ou Séville de tous les feux de la civilisation la plus évoluée qui soit, littérairement et scientifiquement, le Calife Haroûn al Rachid de Bagdad aurait envoyé en cadeau, selon une légende improbable mais significative, au grand empereur d'Occident Charlemagne, la première horloge perfectionnée connue en Europe médiévale. Et c'est à partir de la science arabe, cueillie partiellement chez les Grecs, que l'Europe, et la France en particulier, découvriront la civilisation hellénique, Platon et Aristote, ainsi que toute l'étendue de la civilisation arabe en pleine effervescence : l'algèbre, les mathématiques en général, l'astronomie, la chimie, la physique, les sciences naturelles, la médecine et la biologie dont la circulation du sang.
Je ne m'arrêterai pas aux Croisades dont la première sera prêchée en France et partira de France pour l'Orient, étonnante osmose de deux civilisations opposées, la chrétienne et la musulmane qui, au delà des affrontements militaires, se reconnaîtront et s'estimeront comme systèmes de valeurs : c'est des Croisades que naîtront en grande partie la culture française et la première Renaissance européenne.
Sautons les temps. De quoi rêve Bonaparte, en 1798, quand il conquiert l'Égypte ? De devenir Sultan de ce pays qui, du haut de ses “quarante siècles” (en fait, presque le double), contemple celui qui se révèlera bientôt le détenteur d'un destin fabuleux. Les Anglais en mettant brutalement fin à l'ambition égyptienne du petit Corse, feront de lui, peut-être par compensation, le souverain de l'Europe continentale, un des quatre ou cinq plus grands conquérants de l'Histoire, maître du monde, et lui aussi bientôt cassé. Il faut lire à ce sujet, paru il y a deux ou trois ans, le livre de Dominique de Villepin, La Chute, troisième tome d'une trilogie racontant somptueusement l'épopée napoléonienne. C'est naturellement vers la France que l'Égypte de Méhemet-Ali Pacha se tournera dans la première moitié du XIXe siècle quand elle voudra entrer dans la modernité. Et cela en souvenir d'un général qui sut fouler avec respect son sol multimillénaire. Bientôt, on le sait, les choses se gâteront entre les deux mondes, l'arabe et le français, que tant d'échanges à travers la Méditerranée ont rapprochés malgré les pirates barbaresques et leurs homologues marseillais ou corses , deux mondes que tant d'affinités réciproques ont infiltré. Il y eut l'ère des colonialismes. Il y eut le temps de la décolonisation, souvent tragique et sanglante. Est arrivé le jour où la France a enfin quitté le monde arabe. Le monde arabe a retrouvé, partout où elles avaient été contestées et violées, ses indépendances. Nous avons, nous, Arabes, beaucoup donné à la France par le passé. Nous lui avons donné, suprême don, en échange de Molière et de Hugo, et de tant d'autres, nos Mille et Une Nuits, qui ont fondé le rêve romantique français de l'Orient et motivé bien des voyageurs illustres et inspirés.
Aujourd'hui et dorénavant, la France nous donne, grâce au génie de certains de ses auteurs, de ses hommes de science, de ses poètes, de ses artistes, beaucoup de ce qu'elle invente et de ce qu'elle crée. Elle accueille bien de nos étudiants dans ses Universités. C'est souvent à sa langue bien-aimée (où sept à huit cent mots arabes se sont glissés) que nous demandons écrivains, penseurs, spécialistes et technologues de toutes obédiences de nous aider à entrer dans le temps nouveau. Finie la colonisation et ses contentieux, jamais les Français, de leur côté, n'ont été aussi nombreux sur l'autre rive de la Méditerranée : en Égypte, au Maroc, en Tunisie, au Liban. La France aime notre grand soleil. Je n'ose dire que nous aimions toujours beaucoup ses neiges et ses pluies excessives. Mais nous sommes déjà au printemps et quand le soleil est au rendez-vous de Paris, quelle fête alors que cette ville couleur de matière grise !
Pardonnez-moi d'avoir été un peu long. La circonstance l'exige. Votre qualité intellectuelle l'exige. Le prix que je vais avoir l'honneur de recevoir des mains de Son Excellence l'Ambassadeur Al-Kuwari, en compagnie de mon ami Dominique de Villepin, prix de Doha capitale culturelle du monde arabe, ce prix, par sa nature même, l'exige. Merci donc, Monsieur l'Ambassadeur, pour cette distinction qui honore le vieil écrivain franco-arabe que je suis, lequel a passé sa vie à faire le singulier voyage entre les deux rives de son identité. Merci également à vous tous de m'avoir si patiemment prêté l'oreille.
Salah Stétié