Salah

Stétié


Le point de vue d'Yves Bonnefoy
Etudes universitaires
Le critique d'art
Libre tribune
Salah Stétié et le Liban
Un auteur francophone
Salah Stétié
en langues étrangères
(traductions et articles)
Extraits
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COMPRENDS-MOI, PUIS TUE-MOI

 

Le métissage, le consentement au métissage, est l’unique solution. Toutes les sociétés fermées sur elles-mêmes sont, à court ou long terme, destinées à disparaître inévitablement dans un monde où tout bouge, hommes et idées, et où la “contamination” par l’autre est – aux divers niveaux de l’être humain – la voie et la garantie : voie du renouvellement total ou partiel de la vision portée sur l’accélération advenue dans l’histoire, garantie d’un apport violent de sang neuf. Tout, en chacun et autour de lui, plaide pour une prise de conscience de cette novation, tout travaille dans le sens de cette osmose : les déplacements de populations pour des motifs économiques ou militaires, le tourisme qu’on dit de plus en plus culturel, les vastes entreprises générées par le commerce mondial, les autoroutes taillées dans le vif du monde par les médias et l’internet aussi bien que par la standardisation des formes de l’habitat, des modes du vivre, et de la consommation en général. Chacun, quelque part, est devenu un calque : par-delà leurs spécificités, par bonheur imparables, les hommes et les femmes des diverses communautés ethniques ou religieuses, des diverses sociétés nationales avec hymne et drapeau, sont désormais placés sous le même vent. Vent planétaire. Ils ont conservé leur langue mais souvent il leur arrive dorénavant d’avoir une seconde langue à leur disposition, parfois même une troisième ; ils ont parfois, souvent, gardé leurs plus anciennes traditions culinaires, vestimentaires ou festives, mais ils ne dédaignent plus, à l’occasion, de partager les traditions de l’autre – notamment quand cet autre apparaît puissant et dominateur sur le plan politique, économique, militaire ou sur celui de l’initiative et de la modernité culturelles – et, ce faisant, à travers ce partage circonstanciel ou durable, de croire – illusion ou réalité – qu’ils en sont arrivés à s’annexer les valeurs de l’autre, celles-là mêmes qui assurent la prédominance constatée. Ces valeurs ne risquent-elles pas, dans l’esprit du colonisé moral, de le dévaloriser à ses propres yeux et de le faire renoncer, pour tout ou partie, à ce qui, sur des siècles l’a fondé, l’établissant sur la longue séquence dans ses certitudes acquises ? Acquises et consenties.

Le mot risque vient d’être jeté dans le débat, toujours intérieur. L’intériorité, ses éléments constitutifs, ses modulations et ses méandres sont, il faut bien s’en rendre compte, au lieu central d’un péril permanent. A vivre au contact de l’autre, pour autre qu’il soit et du seul fait qu’il le soit, on risque comme on respire. Et, comme l’écartement des branches de l’image surréaliste qui, plus grand est leur écart, plus étonnante et plus déterminante est l’image jaillissant de cet écartement des termes initiaux, ainsi en est-il de l’enrichissement obtenu auprès de l’autre qui est d’autant plus significatif et plus intense que cet autre est plus éloigné de moi, culturellement parlant, dans ses modes d’exister. Ainsi, s’il en vient à agir sur moi, ce ne peut être qu’en profondeur, investissant de moi ce qui était manque, et manque de lui, comme dans l’œuvre d’amour ; le rapport étant susceptible d’être inversé à un moment ou l’autre du processus d’imprégnation, nécessairement réciproque. L’étranger n’est étranger que tant qu’il l’est, ce qui est une tautologie : au fur et à mesure qu’il devient familier, il fait partie des miens, il fait partie de moi autant que je fais partie de lui. Tout ce qui séparait au départ devient prétexte à une proximité plus étroite et plus insistante, à laquelle, heureusement, viennent s’éclairer les différences, voire les oppositions. Car il est essentiel, dans quelque métissage que ce soit, que la tension continue d’exister, et même éventuellement  le déni justifié, le refus légitime. Tout métissage est un dialogue : on ne met pas fin à un dialogue en éliminant un de ses termes par annexion ou par assimilation radicale, – ce serait la pire des solutions. « Comprends-moi, puis tue-moi », dit elliptiquement le mystique soufi Nîffari. Mais qui, ayant compris, aurait encore l’appétit de tuer ?

On l’aura deviné: de toute la force de ma conviction, je suis pour le métissage, pour l’abolition des frontières de toute sorte, pour les intériorités communicantes, pour les pollenisations les moins attendues, pour le partage des langues, des valeurs, des ressources, pour les mariages mixtes et les fécondations réciproques de par l’afflux l’afflux de sangs étrangers l’un à l’autre, de sangs riches. La diversité biologique est à la base de tout, elle est l’une, extraordinairement vivace et vivifiante, de nos racines. Et quelle unité prodigieuse derrière cette diversité, – à ce premier stade déjà de notre présence au monde. De cette unité-là, le meilleur témoin aura été le professeur sud-africain Christian Barnard, le chirurgien qui, le premier, avait réussi une transplantation cardiaque. Sa seconde patiente était, si je ne m’abuse, une femme de couleur noire, au temps maudit de l’apartheid. A ses collègues blancs qui lui reprochaient cette infraction, ce franchissement, il répondit calmement : « Quand j’ouvre le corps d’un homme, qu’il soit blanc ou noir à l’extérieur, à l’intérieur sa couleur est la même. » Mais qu’on ne s’y trompe pas : les adaptations et les remises en cause qu’exige le métissage ne vont pas de soi. Des difficultés sont prévisibles, des obstacles, des imperméabilités, des échecs. Passons outre. Que vive le métissage !

Et pourtant, bien que ce mot, élu par Léopold Sedar Senghor et par d’autres, ait de hautes lettres de noblesse, j’ose avouer qu’après l’avoir longtemps défendu à l’Unesco et dans diverses organisations internationales, désormais je lui tourne le dos. Il m’inquiète, et me paraît susceptible d’interprétation dans un domaine qui ne saurait admettre aucune approximation ou dérive. Il laisse trop, me semble-t-il, la part belle à la raison du plus fort dont, bien avant La Fontaine, on savait qu’elle était toujours la meilleure. Quand deux termes coexistent, il arrive que l’un soit plus déterminatif que l’autre, plus gourmand, plus dévorant, plus absorbant. Plus puissant, plus rayonnant. Où donc est l’égalité dans cela, l’égalité qui seule assure, au sein du métissage, l’indispensable équilibre, la circulation juste, la répartition équitable entre ce qui est de l’ordre de l’inné et ce qui est de l’ordre de l’acquis, ce qui est moi et ce qui est l’autre devenu moi et, de moi, ce qui a été donné à l’autre ? Le contraire, en somme, du métissage dans son équation léonine où, en effet, il y a rencontre entre deux contraires, le lion et l’antilope, mélange donc, et métissage si l’on veut, mais au seul bénéfice de l’un des deux acteurs de la synthèse finale.

A ce terme de métissage, si prisé par l’humanisme contemporain, je préfère depuis des années un mot qui lui est proche, celui de tissage. Dans ce cas, la trame et la lisse sont indissociablement liées par la nécessité. Les bobines se croisent et se décroisent pour que le tissu se fasse en longueur et en largeur. Dans l’amitié du fil et la proclamation programmée du motif, elles donnent jour à la couleur, à la figure. L’une et l’autre sont à leur place dans le mouvement persistant. D’autres figures pourront être appelées à prendre forme, d’autres modulations à s’introduire dans le jeu, le grand jeu de l’être et de l’image qui est celui où l’homme est pris, celui où il est délivré, s’enracinant au fur et à mesure qu’il existe dans le tuf de sa propre parole à la fois créée, créatrice, recréée.

Salah Stétié