Stétié a cette verbalité. Ses poèmes frappent par leur pouvoir de miner par diverses voies et désagréger la notion. Retour d'abord de tel ou tel mot de son vocabulaire essentiel, par une itération qui affaiblit de son simple fait le contexte de significations où elle se produit, puisque ce contexte change et que le grand mot fondamentale lui, demeure : incantation qui coupe court aux virtualités du concept, creusant les strates du discours, retrouvant au-dessous, comme une source jaillit, l'évidence propre à la chose dite. Puis, souvent, ces groupes de mots - ainsi : "illuné par la lune", reprise du substantif par le verbe, apparente tautologie - qui, loin de mettre en relief accru les notions qu'ils ont à leur avant-plan, dans le cas présent "lune", ou "lumière", font de celles-ci, instruments habituels de l'explication du monde, les voies paradoxales de l'évidence au-delà. "Illuné par la lune", écrit Stétié, et voici exprimé de faon directe que l'apparaître sensible - l'enveloppement d'un arbre, disons, par la clarté de la lune - ne souffre aucune analyse, ne s'explique que par soi-même, est tout aussi impénétrable, mystérieux, que la lune elle-même, que la lumière : ce qui étend jusqu'au bout des ramifications de la phrase l'être-là du ciel de la nuit comme il s'offre en ces instants où, malgré les mots, notre conscience de l'autre se fait silence.
Et que d'oxymores, dés lors, dans ces pages de vue et non de vision qui transgressent le plan où la conceptualisation de l'objet eut obligé à choisir entre un attribut et son contraire ! Que d'images aussi, telle cette "rose de froid", qui pourraient paraître des métaphores - les cristallisations du givre sur une vitre, ce sont bien, en effet, des "roses de froid" - mais sont en réalité des déplacements dans le réseau des associations prévisibles jusqu'en un point où aucune de ces dernières n'est plus désormais concevable, ne sera plus attendue : si bien qu'on est alors tout à fait à l'avant de la parole, là où des parois d'invisible se resserrent, au sein même de l'évidence, autour de celui qui écrit. En somme, c'est dans la poésie de Salah Stétié comme si le texte en était une vaste draperie couverte d'images peintes, mais dans un vent qui la fait bouger, qui défait donc ces images, qui disqualifie l'idée du monde qu'elles auraient pu substituer au monde. La surface de la pensée en est remuée, nous sommes appelés à entrer dans l'inconnaissance - un mot que Stétié emploie quelquefois et qui ne signifie nullement que nous soyons voués sur ces voies à ne rien connaître. Car, c'est vrai, cette poésie ne décrit pas un lieu, n'écrit pas une vie, au moins de façon explicitable, n'évoque pas des événements ; ce poète ne semble se souvenir dans son poème d'aucun de ces moments de la conscience ordinaire. Mais les mots qui nous sont rendus par lui si ouverts nous aident à nous êcrire nous-mêmes, ils sont notre lisibilité soudain possible de par l'intérieur de nos actes. Ils aident à transfigurer en présences, en participations à la présence du monde, nos objets, nos savoirs les plus quotidiens.
Une tapisserie dans le vent. Et, pour revenir à la question que je me posais, un premier élément peut-être pour la réflexion sur Stétié entre ses deux rives dans le langage. Cette impression de tapisserie gui bouge, de représentations qui se défont dans un grand remuement continu de la matière verbale, avec parfois même pour la conscience un sentiment de vertige, devant une réalité où manquent les points d'appui de la pratique ordinaire, c'est inusuel dans la poésie de langue française. Sans doute parce que notre lumière du jour ou de la nuit est sans violence trop grande, notre climat tempéré, ce qui sert la cause des choses devant l'esprit, par de multiples aspects, par des relations qui s'éploient avec détails et nuances, ce n'est pas dans le rapport direct à l'objet, c'est par des ensembles disséminés dans la nature ou à ses confins - la course du ruisseau dans les prés, par exemple, avec vallonnements, haies et fleurs, ou l'étendue de chemins, d'arbres, de maisons éparses ou un horizon circonscrit - que la réalité est perçue, son appauvrissement conceptuel remarqué, souffert, sa reconquête poétique effectuée ou à tout le moins désirée. Et il s'ensuit de ce rapport de foisonnement entre langue et réalité naturelle que des agrégats de représentations demeurent dans la parole en français, Une consistance du proche y résiste à la dissipation des figures. La tapisserie qui ailleurs défait les images qui y sont peintes ne bouge pas trop ici, dans le grand vent du désir de l'absolu. Et en revanche, s'il y a chez Salah Stétié cette verbalité plus marquée, avec partout dans son oeuvre une radicalité qui en signifie le caractère fondamental, n'est-ce pas parce que ce poéte nourri des impressions du désert a dans ses yeux la sorte d'objets que dans son pays la lumière brûle : lumière pure, consumation qui fait de la plupart de ces présences de choses le foyer aussi d'une absence, et maintient loin l'idée du néant dans l'épreuve des réalités qui auront à s'affirmer absolues ?
Une telle lecture, qui fait élection pour l'existence jour aprés jour de moins de biens que n'en désirent d'autres formes de poésie - mais ces biens en seront dés lors plus intensément aimés, l'esprit aura fait alliance avec eux pour y perpétuer un sacré -, j'imagine que la langue arabe l'a intériorisée à sa parole, je crois donc qu'écrivant comme il le fait, Stétié y est demeuré fidèle. Et je constate ainsi qu'tant poète en français il nous enrichit d'une conscience du monde qu'aucune traduction ne nous permettrait de revivre de façon aussi immédiatement partageable.
Mais je ne veux pas détourner vers l'aridité de réflexions sur la poésie et ses langues un lecteur qui a droit à la rencontre d'un texte. Et je me bornerai, saluant le livre d'aujourd'hui, à évoquer ces moments des années cinquante où le jeune Salah Stétié, tout frémissant de la fièvre de sa parole, me parlait des beautés et de la vérité poétique de la civilisation ancienne et toujours vivante que nous dénommons Proche-Orient : mais moins par ethnocentrisme - au moins veux-je croire - que parce que l'Orient c'est l'aube, que l'on a certes bonheur à savoir proche. Stétié était tout entier déjà cette intuition à la fois double et une dont s'est approfondie son écriture ultérieure. Et s'il conjoint deux langages, ce n'est certes pas aux dépens de l'unité de son existence.
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Avant-propos au livre Fièvre et guérison de l'Icône, éditions de l'Imprimerie Nationale/éditions de l'UNESCO, Paris, 1998