![]() |
Stétié |
|
par Yves Bonnefoy (suite) Je me pose cette question en pensant à Salah Stétié qui se l'est posée lui-même, et même qui a fait plus, puisqu'il n'a pas hésité à passer de la réflexion à l'acte, en quittant hardiment l'espace verbal du sein duquel s'élançait son regard premier pour entrer dans un autre dont il n'est pas douteux qu'il soit extrêmement différent. D'une part, dans la parole natale, les mots qui disent immédiatement, primordialement, le soleil, les pierres nues et les ombres dures, le décolorement des objets dans la chaleur de midi, le délice des sources, les voûtes fraîches où reparaît la couleur dans les à-plats de l'émail ; et de l'autre, dans la langue d'accueil, une tradition de sous-bois, d'eaux qui courent sous les racines, de ciels changeants, de choses clairement définies par une lumière ni trés forte ni trop brumeuse, au jour de laquelle le regard peut se confier avec fruit à des pratiques en demi-teintes et léger relief qui sont aisément des bonheurs. En d'autres mots, peut-on imaginer univers plus différents que ceux de la langue arabe et du français ? Cest pourtant sur le pont à l'évidence vertigineux qui mêne de l'un à l'autre que Salah Stétié s'est risqué ; et comme en poésie il ne s'agit pas de rester, tel un touriste de la parole, au plan superficiel des impressions fugitives, mais de découvrir en se souvenant, d'approfondir ce qui s'offre avec les moyens de qui l'on fut et demeure, il n'y a pas à douter que cette oeuvre, qui est assurément poésie, ait de quoi répondre à la question que je pose. Ce qui me fait souhaiter quelle soit étudiée de ce point de vue aussi par une critique qui en a reconnu déjà l'originalité et la qualité. Je me contenterai, pour ma part, d'attirer l'attention sur un aspect de la poésie de Stétié qui me paraît important pour la réflexion sur le rapport des langues et de la réalité au-delà : un aspect d'ailleurs essentiel, ce que l'on pourrait dire son intense verbalité. Dans tout poème la matérialité du mot, sa nature de son, est là pour concurrencer par un souci de musique l'articulation des notions - et de leurs relations - que véhiculent ou instituent les éléments du discours, et c'est là une situation certainement aussi dangereuse que nécessaire à l'intuition qui s'ébauche en poésie. Affaiblie par la recherche des allitérations et des rythmes mais nullement effacée, simplement empéchée d'observer jusqu'au bout ce qui pourrait être sa rigueur propre, la pensée conceptuelle peut se laisser aller dans cette sorte de texte à des associations floues, à un pseudo-dire : à ce qu'on peut appeler du verbalisme. Mais quand ce risque est déjoué, et qu'alors le mot désigne la chose sans plus être tenté de la formuler - c'est-à-dire de lui substituer une essence, et rien d'autre en cela qu'une représentation incomplète -, le bénéfice est immense. Car c'est le plein de cette chose comme le regard la perçoit qui se porte du coup au premier plan de la dénomination, et peut inscrire dans le poème un peu d'immédiateté, un peu d'infini : un peu de mémoire de l'unité originelle perdue. Un mot qui montre, parce qu'il n'explique pas, un mot qui s'ouvre donc aux rapports silencieux que nous avons par en dessous la parole avec ce qui est, un mot pour voir - et aussi savoir - autrement : voilà ce qu'est la verbalité, au coeur de la création poétique.
calligraphie de Henri Renoux ____________________ Avant-propos au livre Fièvre et guérison de l'Icône, éditions de l'Imprimerie Nationale/éditions de l'UNESCO, Paris, 1998 |