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Stétié


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Salah Stétié et le Liban
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Salah Stétié
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de Salah Stétié
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Le Liban d’avant


"Juste avant..." souligne le bandeau rouge, ajouté à la dernière minute à la demande pressante de l’auteur. Juste avant cet été 2006 et le déferlement incroyable de missiles et de bombes incendiaires, de roquettes et de bombes à fragmentation sur le sol quatre fois millénaire d’un Liban oublié de tous. Pour rappeler aux indigents que le pays du cèdre n’est pas le repère indolent d’une bande de barbus hystériques mais un pays complexe et multiple, Salah Stétié s’est investi dans une somme extraordinaire. Témoin désormais, ce grand livre, au noble sens du terme, ponctué de magnifiques photographies de Caroline Rose.


Pays d’azur au ciel bleu comme il n’en existe nulle part ailleurs, le Liban vous foudroie dès votre descente d’avion. Posé un pied sur cette terre de paradoxes et vous voilà captivé par la plus puissante des drogues douces, amoureux d’un bazar à ciel ouvert où la magnificence des paysages vient buter contre l’insolence des villes hirsutes tout nickel, aluminium et vitrage ou béton pourfendant la nature sacrifiée pour encore plus de profits, narguant la haute montagne qui pose ici ou là ses pieds d’éléphant dans une mer bleue d’un bleu de mer infini. Pays labyrinthe où les criques s’amusent à contrarier les vallées encaissées comme pour imposer le temps, cet arbitre impartial qui oblige voisins et parents à sillonner routes et chemins dans un jeu de l’oie à l’échelle du pays qui fait de la circulation automobile le premier fléau du Liban. Mais quand vous relèverez la tête pour chercher un peu d’oxygène vous serez de nouveau frappé par ce ciel unique d’un azur brillant, grâce impalpable qui s’impose comme une identité révélée, une valeur, un absolu donné aux hommes comme un baume à appliquer sur leurs blessures.

Car le Liban a souffert de quinze années de guerre civile, et alors que s’annonçait une saison estivale sans précédent (même les villes musulmanes traditionnelles du Sud avaient passé un accord avec le ministère du tourisme pour que les femmes qui travaillent dans la restauration ne portent pas le voile, afin de faciliter le contact avec les touristes et donner ainsi un visage plus laïc au visiteur, toujours le bienvenu), oui, la fête de l’été libanais battait son plein, la riviera beyrouthine s’animait jour et nuit, nuit et jour quand la main du diable fomenta un complot sournois pour justifier sa haine et briser en deux un pays tout juste remis sur ses pieds.


Le Liban avait su vaincre l’invasion du béton (tout comme il avait fini par repousser l’armée d’occupation sioniste en 2000) et redonner vie aux splendeurs d’antan : les bourgs à terrassements, les souks ombrés, les petits ports avec encore quelques barques rafistolées et les pêcheurs sentant bon leurs siècles de mer, les vignes, figuiers, oliviers et chênes repeuplaient les champs jadis délaissés pour la bataille, et plus haut, vers les neiges, dans la montagne, les cèdres ; le vrai Liban en somme, celui des poètes et des touristes. Beyrouth n’avait pas échappé à cette reconstruction magique et les traces des combats n’étaient plus qu’épisodiques dans cette urbanisation anarchique mais si gracieuse en centre-ville où la place de l’Horloge et les ruelles attenantes ont été reconstruites à l’identique. Il y avait aussi cette atmosphère bigarrée, cette vie obstinée, têtue, rutilante, éblouissante faite de contraires et d’amour, de gentillesse et de passions, tout un tohu-bohu envahissant de promesses et de parades, de pauvreté et de fierté qui réservait des surprises et créait cette ambivalence naturelle propre aux Libanais. Voici un pays chatoyant et raffiné, passionnant mais si fragile, à la politique de bas étage, au clientélisme affiché, à la corruption réglementée que la moindre étincelle pouvait embraser. Alors que l’on s’accordait à une querelle interne ce fut encore un pays voisin qui vint semer la terreur sous les bons auspices de la communauté internationale ébahie de tant d’insolence et incapable d'intervenir.

Alors, dans l’attente de la construction de la reconstruction achevée, on ira se perdre dans ce livre haut en couleurs, narré d’une voix légère comme un souffle d’air frais, ponctué des clichés magnifiques de Caroline Rose. Conté tel un long psaume impossible à s’éteindre par le grand poète libanais Salah Stétié, ce livre retourne le champ sémantique et décortique l’aune du monde vrai pour nous rappeler la genèse du Liban, et au-delà de sa géographie et de ses habitants, une histoire extraordinaire à l’origine de bien des civilisations, de bien des vies et des destins qui, sans l’apport du Liban à la grande histoires de l’humanité, ne seraient pas ici, face à leur écran, à me lire ... C’est bien ici, en effet, au Liban, que les peuples qui se sont croisés, combattus et alliés, ont commercé et inventé le monde d’aujourd’hui : Assyriens, Macédoniens, Croisés qui bien avant la Grèce dressèrent des cités-États - Tyr, Sidon, qui essaimèrent jusqu’à Carthage et Cadix - et c’est aussi au Liban que l’écriture alphabétique dont le principe et la graphie se retrouvent jusqu’au Sahara (tifinag), au Yémen (sabéen), à la Russie (cyrillique), vit le jour. Car plus loin que la baie de Jounieh si chère à Ernest Renan, Salah Stétié nous rappelle aussi qu’il y a cette alchimie qu’évoquent les textes sacrés, cette manière de célébrer la majesté du Liban dans une poésie que les prophètes de Dieu élisent dans leur cœur. De Soleiman al-Hakîm à Ibn ‘Arabî, le Liban s’invite dans leurs pensées comme il sera aussi baigné de la rayonnante présence du Christ qui promena ses pieds sacrés à Tyr, Sidon, Cana. Voici l’histoire au rendez-vous pour imprimer sa puissance dans l’empreinte du pays, marquant ainsi une frontière, non pas horizontale enserrant les 10 452 km2 mais en s’élevant vers le ciel à la manière d’un minaret dont le célèbre arabisant Louis Massignon assurait que c’était la sveltesse de l’Islam : voici en quelques signes et mots toute la tradition abrahamique qui prend racine spirituellement dans ce miracle matérialisé qu’est le Liban, petit pays aux dimensions terrestres mais paradis dans la lumière du temps et la mémoire des hommes.

Impalpable Liban, en effet, fait de souplesse et de virtuosité que personne ne parvient à bien définir. Ni laïc ni intégriste, ni riche ni pauvre, ni asiatique ni arabe, ce Liban n’est pas simple : "que de traditions, et que de races se croisent dans le sang de chaque Libanais, chrétien fut-il ou musulman ! Et l’on sait qu’il y a au Liban bien des variétés de chrétiens et bien des variétés de musulmans, - sans compter quelques autres confessions minoritaires qui viennent ajouter leur irisation spirituelle à l’étonnant arc-en-ciel qui joint la terre à ce ciel au-dessus d’elle en qui les hommes ont placé leur si bel et si désespéré espoir. C’est peut-être cela, cette interpénétration jamais démentie dans la conscience et dans l’histoire d’un grand visible et d’un invisible encore plus grand, qui fait que cette terre d’Orient, que ce Liban étroit, adossé à sa muraille rocheuse comme une marche de la mer, est un pays de poètes."

Misons l’avenir sur la poésie libanaise, puisque la politique nous a démontré depuis l’origine du pays son incurie et son incapacité à gouverner le pays. Donnons la voix aux poètes et imaginons, candide, le Liban de demain baigné d’humanisme et de grandiloquence désintéressée ...


François XAVIER, in Oulala du 20 novembre 2006