Plaçant son texte sous le signe majeur de la poésie, Salah Stétié parle vrai. En exergue au mot, le son du Liban est paysage. Le prisme des saisons est bleu de mer. La carte est sillonnée de personnages pittoresques et rudes. Fantômes d’un décor d’arbres verts. De toits rouges sous les modalités du ciel. Symboles d’un bonheur. D’un pays. Exaltation d’une nature. Stries et roches tapies jusqu’à la panique. Aveuglées de lumière rasante dans le dessèchement lyrique des apparences qui ne cessent d’être riantes. Voici la côte libanaise, criques, baies, grottes. Avant. Juste avant... cet été 2006 et la mort venue du ciel. Oiseaux de fer argentés frappés de l’étoile bleue. Oiseaux vapeurs lâchant bombes et missiles. Ponts et immeubles en flammes. Femmes et enfants déchiquetés. Que reste-t-il de ces modulés contrastes ? De la verdoyante vallée de la Kadisha ? Dédié aux siens par l’auteur qui a demandé l’ajout du ruban, ce livre aussi est martyr. Il témoigne d’un pays oublié. D’un pays détruit. D’un paradis profané.
Oui, profané. Car le Liban est un paysage. Un déploiement de labyrinthes en montagnes traversées de vallées étroites. Des abysses de verdure qui s’étirent vers les cours d’eau. Un espace d’éclat sur la mer. Le Liban a vu naître Adonis. Ce dieu ressuscité par l’amour d’Astarté. Mais le Liban d’aujourd’hui renaîtra-t-il une nouvelle fois ? Sans aucun doute ! Les hommes sont plus forts que la mort. Qu’ils soient druzes, chiites, sunnites, chrétiens (maronites, melkites, grecs-orthodoxes ...), alaouites... etc. ils tissent la trame. Ils bariolent le pays. Ils appartiennent à la fragilité alliée. À cet instinct du dialogue salvateur. À cette curiosité de l’autre en son altérité reconnue. Souhaitée. Le Liban est inscrit dans un futur qui ne saurait être que de métissage universel. Le Liban est bien unique. Un don de ses hauts rochers qui forcèrent les hommes à coloniser le rivage. Et à se lancer dans l’aventure prodigieuse de la mer. Ainsi, les Phéniciens auront été les premiers des grands navigateurs. Et les premiers politiciens à inventer les cités-États (Tyr, Béryte, Byblos ou Sidon devenue Saïda).
Mais le Libanais n’est pas simple commerçant ou politicien de père en fils à la langue trop pendue. Et aux mœurs dévergondées. Il est spontanément poète. Sans doute à force de regarder la mer. Il s’ouvre à tous les vagabondages de l’imagination. À toutes les évasions de l’esprit. Et sa poésie de lumière à l’âme terrible souffle la lenteur. Certains se perdent dans la facilité. D’autres dosent habilement les dures délices de la rêverie féconde. Et construisent une œuvre digne du monde. Une œuvre à l’image du pays, immense jeu de dominos ou de Lego, selon le cas.
Prenons l’exemple de Tripoli, la grande ville du Nord. La Grande Mosquée fut autrefois cathédrale Sainte-Marie. La mosquée Taylân fut église carmélite des croisés. Elle-même bâtie sur des fondations romaines. Millefeuilles des civilisations le Liban est fruit de paradoxes et de contraires. D’histoires et de passions. À l’image de Jaufré Rudel, prince de Blaye (XIIe siècle), amoureux de la comtesse de Tripoli sans l’avoir jamais vue, qui lui écrivit des poèmes avant de prendre la mer pour la voir enfin. Et de mourir en ses bras. Puis d’être enseveli dans la maison du Temple. Et elle de se faire nonne le jour même.
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Mais le Liban c’est aussi - surtout - Beyrouth. Gloire flétrie. Mais qui conserve un peu d’âme dans la mer de béton. Et notamment ce petit bois de pins qui a mille ans d’âge. Un bois qui permit aux soldats de Napoléon III de bivouaquer en 1860. Venus s’interposer dans une première guerre druzo-maronite fomentée par la Sublime Porte. Beyrouth, ville jeune, aussi. Beyrouth, ville universitaire. Aux enseignes tapageuses des magasins huppés. Mais aussi écrites en deux ou trois langues quand elles sont celles d’humbles boutiques : arabe, français, anglais. Beyrouth la ville multilingue... Dont le centre sort d’avoir été un immense chantier. Mais, comble d’ironie soufrée, vient d’y retourner pour sa partie sud. Mais la place de l’Horloge avec le Parlement à ses côtés, et Bab-Edriss avec ses arcades 1930, ont été épargnés. Comme la baie du Saint-Georges, le célèbre hôtel où les stars venaient passer quelques jours dans les années 1960. Mais lui, c’est l’attentat contre Hariri qui l’a mis à genoux. Violence omniprésente. Luxueuses plages ou piscines des grands hôtels. Beyrouth vit dans l’aisance, en apparence. Depuis la marée noire de cet été, on regardera les belles photos de ce livre avec un goût amer. Car la richesse intrinsèque de Beyrouth est bien sa vulnérabilité. Sa fragilité relative. Ville humaine, Beyrouth souffre des hommes dans ses ruines oubliées.
Voici donc en près de trois cents pages et photos l’histoire d’un pays unique. Un pays complexe qui fascine. Un pays singulier où les hommes, les communautés, les cultures et les confessions religieuses n’ont jamais fini de se parler. Pour aboutir à une convergence par le haut. Ce qui est, pour l’humanité, le seul chemin possible d’un salut. Ainsi le Liban peut se résumer en trois mots : sympathie, générosité, résonance. L’Histoire le sait-elle ? Elle qui pousse les Libanais à l’exil, seul peuple de la planète à être plus nombreux hors ses frontières. Est-ce signe d’une fin proche ou tout le contraire ? Car le mouvement premier de toute culture n’est-il pas d’éclairer, par l’espoir, le lieu d’exil ? Telle est la singularité de ce petit pays que toute réflexion le concernant débouche rapidement sur l’universel.
P.S. Salah Stétié, Liban (170 photographies couleurs de Caroline Rose - Avec une carte et une chronologie du Liban de la préhistoire à nos jours), Imprimerie nationale coll. "Albums", ouvrage 260 x 300 relié sous jaquette, octobre 2006, 256 p. - 75,00 €.
Annabelle HAUTECONTRE, in Le Littéraire du 22 novembre 2006