![]() |
Stétié |
|
Poète et prophète Un Mahomet inattendu nous arrive en ce temps de lavent et du ramadan. Non pas à dos de chamelle, ni sur un fringant coursier, mais livré àdomicile, en 360 pages, par un poète ayant pris lhabit du biographe, et qui samuse en passant de nous rapporter le peu damabilité du Coran pour les poètes : «Ils sont suivis par ceux qui ségarent.» Ou encore : «Ils divaguent dans chaque vallée.» Un portrait est venu dune ancienne place forte dAfghanistan, autrefois occupée par Alexandre et pilonné il y a peu par les taliban, Herat, orne la couverture du livre. Salah Stétié se tient à lentrée de son livre comme à la porte de sa maison, quand Beyrouth était encore Beyrouth. Il murmure un vers de Claudel en guise de bienvenue : «Ô Dieu qui est en moi plus moi-même que moi», cite le nom de Massignon, qui exprime à lui seul, disait Aragon, un grand désir de réconciliation entre le juif, le mahométan et le chrétien, «comme une image de lhumanité future». Lauteur se présente dun mot «humaniste» et confesse sêtre lancé dans cette aventure sur les pas de Lamartine, qui écrivit Une vie de Mahomet dans son Histoire de la Turquie, pour saisir à son profit «une possible image [...] bien amarrée (en lui et en dehors de lui) comme un aimant à ses épingles de fer». Voici donc lhistoire dun homme, Mohamed (570-632), rien quun homme, berger puis caravanier de son état, aimant «les femmes, les parfums et la prière». Cest la nuit (en Orient, la nuit est toujours la saison de la parole), sous les astres brûlant froid de lArabie, dans le désert qui enserre La Mecque, quune voix lui dit : «Lis !» On pense au «Tolle ! Lege !» de saint Augustin, à cette différence essentielle que Mohamed est illettré (en état denfance propre à recevoir lillumination, disent les exégètes français). La voix appartient à Dieu le Très Généreux et le livre que que linculte est appelé à déchiffrer est celui quil reçoit sous la dictée divine. La révélation dure pendant vingt-deux ans. Le Coran (récitation, lecture et prédication) contient lensemble des messages transmis den haut par lange Gabriel, «en langue claire arabe», ainsi élevée au rang de langue sacrée. Mohamed est invité à les communiquer à ses semblables. Avec lui, les Arabes ont enfin trouvé leur prophète, «un prophète ethnique, écrivait Michel Hayek, originaire des Nations qui nont pas reçu décriture». Mohamed se place dans la lignée dAbraham. Il continue Moïse et Jésus. Chef dun petit groupe de fidèles, devenu chef détat, briseur didoles, législateur, guerrier, époux de quelques femmes, dont Khadija et Aïcha, le premier musulman de lHistoire fonde la troisième religion monothéiste, qui compte aujourdhui un milliard de fidèles, soit le sixième de lhumanité . Mohamed, «illettré majeur», est sorti du désert au bon moment, quand les patriarches de lOrient chrétien se déchiraient et que les hommes pieux dArabie commençaient à se lasser dadorer des pierres. La terre entière sest ouverte «au déploiement de sa signature». LOrient du pétrole et des fanatismes a remplacé celui des fins sublimes. Lislam est devenu une «citadelle assiégée». «Assiégée par les autres, mais surtout par lui-même», écrit Stétié. A Alger, au Caire, à Kaboul, il est confisqué par des prêcheurs de guerre et des lanceurs de poignard. Et tout autour de Jérusalem, la ville trois fois sainte, à Gaza et dans les territoires occupés, lHistoire a rompu le pain de la haine. Cest sur ce fond dincertitude tragique («Un Orient sans sagesse, un Orient sans force, un monde sans bonheur», disait déjà Morand) que Salah Stétié a voulu inscrire son Mahomet, «prophète ravagé par le dire de Dieu et ployé sous sa dictée». Un poète écrit sa fidélité à la foi de son enfance, à la lampe de ses parents, qui brûle sans que le feu la touche. Il «refuse de quitter le navire», mais embarque pour des navigations spirituelles ses amis Vigny, Bataille, Rimabaud et Maître Eckart. Il noublie pas non plus la Schéhérazade des Mille et Une Nuits. Son dernier mot ? Lumière. |